Dans cette traduction, nous avons mis indistinctement en italique les mots étrangers au français, les mots figurant en français dans le texte original, et les mots que l’auteur avait lui-même mis en italique pour insister sur leur sens. Le lecteur rétablira aisément les cas.
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OU J’EN SUIS. Je me demande encore ce que je suis en train de faire au juste, pourquoi je m’en vais en France. Je connais la réponse, ou du moins ma tête la connaît. C’est là quelque chose que je veux faire depuis longtemps: vivre en Europe. Cela ressemble à un rêve banal de nos jours, une sorte de rite initiatique bourgeois. L’expérience directe d’une culture étrangère, sa découverte, son exploration en tant que nouvel espace vital. Déterminer ce qui me semble aller de soi et découvrir en quoi cela ne va pas vraiment de soi. Déterminer ce qui va de soi pour les Français. Ma tête soupçonne aussi fortement que mon cœur ratifiera bientôt ma décision.
La France paraît être un bon choix pour plusieurs raisons: le faible prix du loyer de l’appartement à partager avec Philippe à Bordeaux; la France possède une riche et vieille culture typiquement européenne; j’adore leur pain; je connais déjà un peu la langue française et je peux même la lire assez facilement, la France elle-même m’a toujours beaucoup intéressé; et je pourrais devenir capable de bien parler une langue étrangère.
J’essaye peut-être de me réinventer encore une fois, comme quand j’ai quitté la ferme pour l’université, ou quand j’ai brusquement abandonné mes études de linguistique pour les beaux-arts. J’ai vraiment commencé à savoir qui j’étais quand je me suis mis à faire des films en 1979. Je pense que je suis vraiment devenu moi-même quand j’ai commencé à publier mes premières revues d’artiste en 1983. J’ai l’impression que ces transitions étaient des adieux à un ancien moi, un moi qui me semble parfois être devenu un étranger, aux pensées duquel, d’une certaine façon, je n’ai plus accès. Cette impression me revient avec une force particulière chaque fois que je tombe sur quelque chose que j’ai écrit, esquissé ou enregistré il y a longtemps. Je me demande: qu’est-ce que je pensais, comment en étais-je venu à cela? Cette énigmatique étrangeté de moi-même en arrive à me submerger parfois.
L’équation est la suivante: je veux plonger ma tête dans un nouvel endroit sans perdre de vue où je l’ai plongée, si vous me suivez. Ce n’est pas que j’aie honte de ma vie à ce point. En fait, je me sens assez content de ce que j’ai fait jusqu’à présent. Mon but maintenant est de rester content de moi. Ne pas m’enfermer dans un exercice qui est devenu trop facile, avec la virtuosité acquise, quelque chose de bien trop facile. Affronter de nouvelles épreuves de ma construction. M’assurer que mes muscles ne s’atrophient pas.
CALIFORNIA JUNCTION. Quelques événements intéressants, et même émouvants, se sont produits durant mes derniers jours en Iowa, et j’associerai toujours leur souvenir à cette période de changement. L’un d’eux concerne la ville de California Junction.
J’avais voulu visiter cet endroit depuis que j’étais tombé sur son nom par hasard dans un vieil atlas que mon grand-père m’avait donné. California Junction était là, nichée dans une boucle du Missouri, point minuscule dans le comté de Harrison, l’air tellement perdu, comme une imperfection sur le papier jaunissant. C’est surtout le nom de ce lieu qui attirait ma curiosité. Il contenait deux indications. Junction se rapportait sans doute au chemin de fer: nombre de petites villes de la région ont été fondées pour la principale raison que le train passait par là. Quant à California, il est facile d’imaginer, en fonction de notre culture si longtemps tournée vers l’ouest, que ce nom se réfère au fait qu’à une certaine époque, une ligne à destination de la Californie partait de là.
Il m’intéressait aussi que California Junction fût une ville fluviale. Je m’étais pris d’une passion nostalgique pour les villes fluviales au cours de promenades en voiture avec des amis, lors de samedis-sans-rien-à-faire. Nous roulions. Nous aboutissions à Clinton, à Burlington, à Dubuque, à Keokuk, c’est-à-dire à des localités situées sur les rives du Mississippi. Je ne connaissais pas les villes riveraines du Missouri, et je me demandais quelles similitudes ou quelles différences elles pouvaient présenter, s’il y en avait, avec celles du Mississippi.
1. Fête nationale américaine, le quatrième jeudi de novembre.
Par coïncidence, mon oncle Darell vint à évoquer une ville de ce genre dans une conversation à table, le jour de Thanksgiving1. Il parla d’une petite localité du comté de Harrison, située au beau milieu d’une plaine inondable. Il décrivit les habitants à peu près comme des bons à rien et dit que le gouvernement voulait les reloger parce que les assurances contre les inondations revenaient trop cher ou quelque chose comme ça. Les gens refusaient de partir (qui n’aurait refusé?). Il n’arrivait pas à se rappeler le nom du village. Je lui demandai à tout hasard s’il ne s’agissait pas de California Junction. A ma grande surprise, il répondit que c’était cela tout juste. Cela renforça mon envie d’y aller.
La veille de mon départ, Maman voulut faire une promenade et proposa que nous allions voir les oies du Canada à DeSoto Bend, une réserve naturelle dans le comté de Harrison. Comme nous étions dans la fin de l’automne, c’était un moment propice pour aller voir les troupes d’oies qui se rassemblaient là et se reposaient pendant leur long voyage de l’Arctique vers le Mexique. J’ai dit bien sûr, pourvu que nous allions au moins jeter un coup d’œil à California Junction. Nous vérifiâmes que nous devions passer non loin de là et elle fut d’accord. Je décidai que nous prendrions les petites routes, car je ne connaissais pas bien cette région, pourtant proche du lieu où j’avais grandi.
Nous traversâmes Persia, dont Maman me dit que, lorsqu’elle était jeune et vivait dans le coin, c’était là que les siens venaient faire leurs provisions. Elle se rappelait que la famille qui tenait l’épicerie était juive, mais s’entendait très bien avec le reste de la population. Je fus surpris d’apprendre qu’il y avait eu une famille juive dans cette partie de l’Iowa, et je me demandai si elle s’était sentie isolée, perdue au milieu d’une population très homogène de catholiques allemands et de Danois.
Nous traversâmes Beebeetown, qui jusqu’alors, pour moi, n’avait été qu’un nom sur un panneau indicateur. Il y avait un remarquable grand bâtiment en bois, probablement un ancien collège ou quelque chose du genre, qui était dans un état proche de la ruine. Un homme en sortait, chargé de planches. Je songeai que cela ferait une maison et un atelier valables. Je supposai que l’aménagement intérieur devait être inhabituel et intéressant. Mais c’était à l’évidence en démolition.
Nous eûmes quelque difficulté à trouver California Junction. La carte m’avait laissé penser que cela se trouvait juste au bord de la rivière. Nous finîmes par atterrir dans un minable petit hameau non identifié, mais situé sans aucun doute dans une plaine inondable, à deux pas au nord de la route Lincoln. Voyez-vous, la vallée du Missouri est très vaste. Une fois que vous avez passé les falaises de loess et que vous êtes descendu au niveau de la rivière, une grande plaine s’étend entre vous et l’eau. Je suppose qu’elle a dû être formée par des millénaires de crues répétées et d’érosion. Quoi qu’il en soit, nous estimâmes que California Junction se situe à peut-être un mile des falaises et à un autre du bord de l’eau. Il y a, oh, une douzaine de maisons, la plupart en mauvais état. Il y a un silo à grain, et le chemin de fer passe en plein milieu du bourg. Je n’ai aperçu aucun commerce, pas même une station d’essence. Il n’y avait même pas une pancarte pour m’assurer que c’était bien là California Junction, mais d’après son emplacement sur la carte, je ne vois pas ce que ça pouvait être d’autre.
UN NAUFRAGE. La réserve naturelle de DeSoto Bend se situe à quelques kilomètres de la route Lincoln. Dans les années 60, quelqu’un qui cherchait les restes d’un bateau à vapeur, lequel avait sombré à l’époque de la Guerre de Sécession, détermina que l’épave du Bertrand devait se trouver là. On entreprit des fouilles, et bien sûr on trouva. On retrouva aussi toute la cargaison, parfaitement conservée dans la boue hermétique du Missouri. Il y avait une quantité étonnante de matériel: conserves de fruits, whisky, verres et couverts, vêtements, chapeaux, gants, tout l’inventaire des magasins pas encore construits des villes de la ruée vers l’or. Un musée fut bâti pour le Bertrand, une sorte d’entrepôt à l’éclairage théâtral, où l’on disposa toute la cargaison exhumée. Le musée s’enorgueillit en outre d’une maquette en bois du Bertrand, minutieusement réalisée, d’environ 2,50 mètres de long. Impressionnant.
Nous vîmes aussi les oies du Canada. DeSoto Bend est une de leurs étapes favorites dans leur migration semestrielle du nord au sud et retour. Il y en avait peut-être cent mille, posées sur l’eau et sur les plaques de glace. On pouvait voir au loin des douzaines de leurs vols en V, qui arrivaient ou repartaient. Au coucher du soleil, une grande excitation les prit et elles s’envolèrent presque toutes en même temps. La brume d’ailes blanches était dense, épaisse, grande comme un nuage.
LE VOL. Le lendemain, je devais prendre l’avion sur l’autre rive du Missouri, à l’aéroport Eppley, de l’autre côté de la plaine alluviale, dans le Nebraska. Je pouvais voir l’Iowa et les falaises de loess depuis le terminal où j’attendais l’embarquement. Je songeai combien il était satisfaisant de quitter l’Iowa en le survolant ainsi d’un bout à l’autre, comme si je retrouvais la trajectoire de ma vie dans une représentation géographique, revoyant de loin les lieux où s’étaient déroulées ses principales étapes. Tandis que je pensais à cela, la rigide géométrie de l’Iowa se déroulait au-dessous de moi comme une carte routière finement détaillée. (...)
[L’auteur passe par Chicago, Bruxelles, Amsterdam et Rotterdam, avant d’arriver à Paris.]
J’AURAI TOUJOURS PARIS, NON? J’avais fait en sorte de disposer de quelques heures pour changer de train à Paris, afin de pouvoir flâner un peu. Mais comme il pleuvait, je pris directement le métro pour me rendre de la Gare de l’Est à la Gare Montparnasse (un trajet qui fait passer sous la Seine et dure environ vingt minutes). Une femme, qui devait être un peu dérangée, monta et, comme le métro était bondé, se tint tout près de moi. Elle se parlait à haute voix, en français, au sujet de « microbes » (je pense qu’elle se référait aux autres passagers) et tapait sur le côté de son baladeur, dont le couvercle était cassé. Elle était en colère contre quelque chose, et je redoutais qu’elle ne s’en prenne à moi. Ce qu’elle ne fit pas, heureusement.
2. The Museum of Happiness, par Jesse Lee Kercheval.
TRES GRANDE VITESSE. Alors, je m’assis dans la Gare Montparnasse et continuai de lire le roman de Jesse2. J’étais content d’avoir cela à faire pendant ces trois heures. Je montai dans mon TGV dès que son numéro apparut sur le tableau. C’est une nouvelle sorte de train rapide, beau, propre, lisse. Une belle jeune femme s’assit à côté de moi. Elle lisait quelque chose qui avait l’air intellectuel et français, sur une photocopie. Je supposai à sa mine que c’était une étudiante. Je n’osai lui adresser la parole car je me sentais crasseux après ces heures de voyage et trois jours sans douche. Je craignais aussi d’avoir l’air ridicule en parlant français.
Il faisait nuit quand nous partîmes, et je ne vis pas beaucoup le paysage. Les kilomètres défilaient rapidement. Le train roulait sans à-coups et semblait presque ne pas toucher le sol. Nous atteignîmes Bordeaux en quelque trois heures. Philippe m’attendait à la gare. Il paraissait sincèrement content de me voir. Il me fit monter dans un bus et nous gagnâmes ainsi la place de la Victoire, qui est à deux rues du troisième étage où s’ouvrait la porte de son appartement.
MON NOUVEAU LOGEMENT. L’endroit mérite une description quelque peu détaillée. Le bâtiment compte quatre étages et semble entièrement construit en pierres. Le toit est en tuiles rouges, comme sur la plupart des maisons de Bordeaux. Il semble n’y avoir qu’un minimum de câblage, la plupart des paliers et des tronçons d’escaliers ne sont pas éclairés. Les toilettes sont dans l’escalier. C’est un simple siège en céramique fixé au-dessus du trou d’évacuation. On le vide en y versant des bidons d’eau. Cela marche bien, à sa manière, mais je redoute que, quand le temps se réchauffe, il n’en remonte des odeurs d’ammoniac insoutenables.
Il n’y a pas de salle de bain chez Philippe. Je me lave dans la cuisine, où il y a une douche, mais qui n’est pas en état de marche. Au début, j’étais un peu choqué par ces conditions, mais elles me semblent acceptables, après deux jours d’usage. Ca ne m’ennuie pas tant que ça. En fait, j’aime bien vivre ici. C’est très confortable, malgré tout.
Philippe refuse que je participe au loyer. Il dit que cet appartement lui revient bien moins cher qu’il ne devrait. Le propriétaire est un vieil homme qui ne se soucie pas d’entretenir sa propriété (de toute évidence), ni de tirer grand bénéfice des loyers (fort heureusement). J’aurai donc moins de frais que je ne pensais. Je tiendrai peut-être un an avec mes économies.
Le salon, où dort Philippe, comporte une cheminée et deux très hautes fenêtres à la française, avec des volets. Elles donnent sur la rue Sainte-Catherine, une rue piétonne pavée, avec de nombreux magasins qui intéressent la population estudiantine du quartier.
BORDEAUX. Ces derniers jours, j’ai longuement examiné ma nouvelle ville de résidence temporaire. Elle est très vieille, d’aspect stéréotypiquement français, peut-être plus encore que Paris. Tous les bâtiments sont en pierre grisâtre ou jaunâtre, les rues pavées en motifs radiés. Toutes les maisons ont des fenêtres « françaises » au-dessus du rez-de-chaussée, toutes sont équipées de véritables volets (je ne suis habitué qu’aux volets postiches qui ornent beaucoup de maisons aux Etats-Unis). Il y a beaucoup de balcons avec des rambardes en fer forgé, ce qui donne à la ville un air de la Nouvelle-Orléans ou de Montréal. Les cheminées sont des constructions rectangulaires de briques et de mortier, surmontées de cylindres en terre cuite. En un mot, c’est pittoresque.
LE SHOPPING. Je suis allé seul au supermarché et au marché aux puces, et Philippe m’a emmené dans plein d’endroits. On dirait qu’il y a toujours beaucoup de monde partout. Les rues commencent à s’animer vers dix heures du matin. Quand les magasins ouvrent, on entend s’élever la vigoureuse crépitation des talons de femme qui font clic-clic-clic sur les pavés.
Le supermarché est très semblable aux supermarchés américains. Les marchandises sont un peu différentes mais la structure de base est la même. Une petite particularité à laquelle il m’a fallu m’habituer, qui m’a mis dans des situations embarrassantes, et que je ne signalerai que comme un exemple de différence mineure, mais suffisante pour désorienter, c’est que les fruits et légumes doivent être pesés et étiquetés avant de passer à la caisse, où il n’y a pas de balances. Les supermarchés semblent être tous dotés de petits comptoirs spécialement conçus pour cela, certains automatiques, d’autres tenus par des vendeuses ou de jeunes gens à l’air ennuyé. Ils vendent aussi beaucoup plus de sortes de fromages et de vins qu’aux USA, comme on peut s’y attendre.
VISITES. Le frère de Philippe, Thierry, passe de temps en temps faire des réparations. Philippe m’a dit que lui-même n’est guère compétent dans ces matières. L’autre jour, Thierry a remplacé le verrou de la porte de l’appartement. Il semble avoir l’œil pour les petits problèmes de détail, et aimer le travail bien fait. J’espère qu’il réparera bientôt la douche.
Philippe a beaucoup de visites. Il a une amie nommée Sakina qui est venue deux fois et semble appeler plusieurs fois par jour. Elle est très gentille, c’est une charmante Algérienne qui prend le temps de me parler lentement et soigneusement en français, et qui attend patiemment mes réponses. Je pense que je l’aime pour cela.
L’autre soir, Sakina nous emmena manger au restaurant avec son amie Gisèle. Nous allâmes dans un restaurant chinois, le Tonkin. La nourriture n’était pas mauvaise. Elle présentait quelques similitudes avec la cuisine vietnamienne, comme de servir de la menthe fraîche avec les nems. Je suivis la conversation du mieux que je pus, c’est-à-dire médiocrement. A la fin de la soirée, les dames nous donnèrent cette sorte de baisers à la française, sur les deux joues.
Hier soir, des amis de Philippe, revuistes de choc, Patrice et Céline, vinrent prendre un pot et bavarder. Ils avaient l’air de tout jeunes étudiants aux beaux-arts, ce qu’ils sont sans doute.
ETUDIER LE FRANCAIS. Je lis La nuit privée d’étoiles, de Thomas Merton, en traduction française. Non que le livre m’intéresse particulièrement, mais Philippe me l’a recommandé comme un exemple de bonne prose française. Alors je me suis lancé dans l’entreprise. Je cherche tous les mots que je ne connais pas ou dont je ne suis pas sûr. Je tiens un carnet de vocabulaire. Je me sers d’un dictionnaire monolingue français, le très respecté Robert. Et s’il me faut chercher un autre mot, et encore un autre, pour comprendre la définition, je le fais. Cela a donné lieu à d’intéressantes digressions et je crois que j’ai appris des mots utiles en procédant de la sorte.
Ma compréhension de la langue s’est sensiblement améliorée en seulement quelques jours. Le plus gros problème pour moi maintenant est mon expression. Il m’est vraiment difficile de former des phrases en français, les mots ne viennent pas, je bafouille parce que je ne suis pas sûr de la construction. J’espère seulement que cela me semble pire que ça ne l’est pour ceux qui doivent m’écouter.
Lorsque Philippe va travailler, le mardi et le mercredi, et que je reste seul, je lis, je sors me promener, je ne fais pas grand chose sur mon ordinateur. Je ne suis pas très productif, en quelque sorte. Mais d’un autre côté, j’essaie d’apprendre une langue étrangère d’une façon qui n’est pas superficielle. Je veux ressortir de cette expérience avec un minimum de compétence en français, à défaut de le parler couramment.
LA PLACE DU MARCHE. Samedi matin nous sommes allés au marché de la place Saint-Michel. C’est comme un marché rural en Iowa, sauf que l’on y vend des choses comme des poulets vivants, des lapins et des pigeons, ainsi que des fruits et légumes, des confitures maison et du miel frais, du vin et du fromage, ce genre de choses. Il est aussi beaucoup plus grand que ceux que j’ai déjà vus, et bondé. Les produits sont de bonne qualité, on sent qu’ils sont préparés avec beaucoup plus de soin que la marchandise des supermarchés. Nous achetâmes quelques légumes et des crevettes, que nous rapportâmes à la maison pour déjeuner.
Plus tard, nous sortîmes nous promener et nous allâmes bavarder chez quelques amis. Bernard B, qui habite la place Saint-Michel, fut très gentil (Je me souvenais de l’avoir déjà rencontré en 1989). Au retour, nous nous arrêtâmes chez Patrick, qui vit un peu plus bas que nous dans l’immeuble. Il fut très aimable et me servit un whisky irlandais. Le frère et la mère de Philippe passèrent plus tard dans la soirée, mais ne restèrent pas longtemps.
SUR LES ONDES. J’essaie de regarder un peu la télévision et d’écouter la radio. Je peux mieux évaluer ma capacité de compréhension, de la sorte, car je sais que les locuteurs ne font pas d’efforts pour moi. Je comprends pratiquement tout ce que Philippe me dit, mais il me parle en faisant attention. Hier soir nous étions tous les deux fatigués, chacun parlait sa langue natale, écoutait l’autre parler dans la langue opposée, et communiquait sans problème.
J’ai cru que ma capacité de compréhension s’améliorait, je pense maintenant qu’elle n’évolue pas tant que ça. Mais je ne suis pas découragé. Après tout, il n’y a pas longtemps que je suis là.
LES PYRENEES. Ces derniers jours, j’ai réfléchi à mon voyage dans les Pyrénées et en Espagne, qui commence demain. Ma sœur et sa famille passeront me prendre demain matin. J’ai étudié le Guide Michelin pour voir ce qu’il y aura d’intéressant aux environs de la maison qu’ils louent. Nous serons au Pays Basque, ce qui m’attire beaucoup car c’est une île linguistique et culturelle au milieu d’une mer indo-européenne. Nous serons également près du Béarn, une région à la culture assez riche, à ce qu’on m’a dit, c’est un des nombreux petits pays qui constituent la France. Nous demeurerons au village de Bidarray, dans un gîte, ce qui est le mot français pour resting place. Commercialement, un gîte est une maison de campagne que l’on peut louer pour un court ou un moyen terme.
NOURRITURE ET ROUTINE QUOTIDIENNE. Je consacre mes journées à me promener dans les magasins, sans but particulier. J’y passe parfois plusieurs heures, et d’ordinaire je ne rapporte à la maison qu’une baguette, sorte de pain long, délicieux et croustillant. C’est un aliment bon marché, cela doit coûter dans les 70 cents, je pense. Parfois je craque et j’achète du chocolat. Comme je ne fume plus, je me dis que le chocolat est un vice tolérable.
Les repas que Philippe prépare (il m’est arrivé aussi d’en préparer) ne sont pas mauvais, mais ils me semblent parfois incomplets, ou bizarrement conçus, ou simplement inhabituels. Ils me conviennent, au sens où ils semblent ne pas affecter ma digestion, ce qui est un bon signe. Philippe est principalement végétarien, donc nous mangeons des pommes de terre, du riz, du pain et des pâtes. Tout cela est très bon. Nous mangeons aussi du thon en boîte, des crevettes, des œufs, d’autres poissons et des fruits de mer.
A la fin de chaque repas, nous nous servons sur une planche à découper où sont disposés une demi-douzaine de fromages: chèvre, bleu, brie, une surprenante variété de goûts et de parfums. Vin au déjeuner et au dîner. Philippe boit de la chicorée soluble au petit déjeuner, mais elle ne contient pas assez de caféine pour moi, et j’ai acheté du café.
Tous les jours où Philippe ne travaille pas, son fils de 7 ans, Samuel, vient déjeuner avec nous. J’ai l’impression qu’il ne sait pas exactement que penser de moi: un adulte qui ne sait pas très bien parler. Parfois je plaisante ou je lui fais des mines, et il rit. Il aime dessiner et regarder les livres d’images. Philippe fait fièrement remarquer que ses livres préférés sont tous des documentaires, et que c’est donc bien le fils de son père. Je suis souvent frappé du fait qu’il y a un point commun entre Samuel et moi, c’est que nous apprenons tous deux à parler français, mais il a de l’avance sur moi dans ce domaine. Une grande partie des conversations et des émissions de radio m’échappe. Je pense que je fais des progrès, puis je pense que non.
MA SŒUR, [...] son mari et ses trois enfants sont venus me chercher à Bordeaux et m’ont apporté les quatre caisses que je leur avais envoyées auparavant, de sorte que je dispose maintenant de mon imprimante à laser, de vêtements supplémentaires, et de quelques autres affaires. Je leur suis très reconnaissant d’être venus de si loin m’apporter cela. Ce n’est pas un petit service qu’ils m’ont rendu là. Ils avaient aussi d’autres raisons de venir à Bordeaux. Ma sœur s’était fixé comme mission annexe de visiter le seul magasin Ikea situé à proximité de la péninsule ibérique.
[L’auteur voyage au Pays basque et en Espagne.]
DE RETOUR EN FRANCE. Le retour en train à Bordeaux fut fatigant. Je partis du mauvais pied à El Puerto de Santa María en me trompant de train et en ne réalisant mon erreur qu’après le départ. Je paniquai un instant. Je compris bientôt que j’allais au moins dans la bonne direction, j’avais simplement pris un train de banlieue qui partait plus tôt que le mien, et qui avait pour prochain arrêt Jerez de la Frontera, où je pouvais descendre. Fort heureusement, le bon train s’arrêtait aussi à Jerez, et je n’eus qu’à l’attendre quelques minutes.
Je pris place à côté d’une petite vieille dame espagnole, qui se tint coite pendant la moitié du trajet vers Madrid, puis décida d’engager la conversation avec moi. J’ai maintenant beaucoup perdu de mon espagnol, et je regrette de ne pas l’avoir entretenu au fil des ans, mais c’est la vie. Quoi qu’il en soit, elle comprit bientôt que je ne ferais pas un bon interlocuteur, et elle renonça poliment.
Nous débarquâmes à Atocha, la gare centrale de Madrid, près du Prado. Mon train pour Bordeaux partait de Chamartín, où je me rendis en métro, et où j’attendis pendant deux heures. Il n’y avait pas grand monde dans le train, ce qui était agréable, et je pus prendre mes aises. Il n’y avait qu’un autre passager dans le compartiment. Lui aussi voulut bavarder avec moi, et lui aussi y renonça. Il descendit à Valladolid, et donc, pendant la plus grande partie du trajet, j’eus le compartiment pour moi seul.
A Hendaye, du côté français de la frontière, nous passâmes à la douane (un simple coup d’œil à mon passeport, sans formalités) et nous changeâmes de train. Nous nous installâmes dans le nouveau train deux heures avant son départ, à 3 h 36 du matin. J’essayai de dormir, mais n’y parvins guère. Nous arrivâmes à Bordeaux Saint-Jean à 6 heures du matin.
Maintenant que je suis de retour à Bordeaux, et que je fouille dans les caisses que ma sœur m’a remises, je me demande: à quoi servent tous ces trucs? Pourquoi ai-je cru que j’en aurais besoin? Je pense que j’ai eu peur de me sentir soudain déraciné, et que j’ai voulu m’accrocher à quelques mottes de ma terre natale pour me rasséréner. Et de fait, il est vraiment bon d’avoir ça ici.
FRANCE ET IOWA: LE MOULE EST CASSE OU QUOI? Comme je n’arrive pas à trouver vraiment raisonnable ma décision de partir pour l’Europe, dans le but ultime d’y trouver de quoi gagner ma vie, j’apaise mon sens de la logique, rudement mis à l’épreuve, en inventant pour mon séjour des justifications sensuelles et poétiques, à défaut de rationnelles. Je récapitule les liens qui unissent l’Iowa et la France, dont la plupart sont plus symboliques que concrets. Je ne le fais pas pour m’efforcer à « me sentir chez moi », bien entendu, car l’un des principaux buts de ma venue ici est précisément de NE PAS « me sentir chez moi », mais plutôt pour étayer la structure branlante de ma pensée, pour me donner l’impression qu’il y a peut-être dans cet acte quelque obscur sens philosophique. Je suis certain que ce voyage a un certain sens, mais pas nécessairement pour les raisons que j’expose ici. Il y a peu de doute, dans mon esprit, que ces rapprochements sont plus éloquents pour moi que pour le lecteur moyen, qui peut-être, cependant, les trouvera au moins divertissants.
Il existe un lien historique lointain mais indéniable entre l’Iowa et la France, et qui ne s’est nullement effacé dans le déroulement divergent de leur histoire. L’Iowa fut jadis une possession de la France. Compris dans le vaste territoire de la Louisiane, au nom duquel la France avait des prétentions sur l’ensemble du bassin occidental du Mississippi, l’Iowa fut acheté par les Etats-Unis à Napoléon, sous la présidence de Thomas Jefferson, vers 1800, au prix de quelques pennies l’arpent.
3. La signification du nom de l’Iowa suscite en fait diverses hypothèses.
Les premiers visiteurs blancs attestés en Iowa furent les trappeurs et les missionnaires du groupe de Marquette et Joliet en 1673, et selon les témoignages concordants ce furent eux qui donnèrent à l’Iowa son nom, qu’ils épelèrent à la française aïouez, et tout citoyen de cet Etat qui a enduré les cours d’histoire de l’Iowa en 5ème année avec Mme Zimmerman peut vous dire que ce nom signifie « voici l’endroit »3. Cette prononciation archaïque survit de nos jours dans la façon dont certains habitants de l’Etat, que les autres appellent les hicks4, continuent à appeler leur pays « Ioway ».
4. Nous dirions les « ploucs ».
Le premier colon blanc sédentarisé, Julien Dubuque, donna son nom à la plus ancienne ville de l’Iowa. C’était un trappeur français qui avait trouvé l’occasion d’exploiter du plomb au bord du Mississippi, à l’endroit où est sise l’actuelle ville de Dubuque. La capitale, Des Moines, porte ce nom français, d’après ce que j’ai compris, du fait que des jésuites français avaient tenté d’évangéliser les païens de la région.
Le drapeau de l’Iowa n’est rien d’autre que le drapeau tricolore français, affirmant définitivement ces liens historiques, avec l’addition d’un aigle en vol tenant dans son bec une bannière où est écrit: « Nous chérissons nos libertés, et nous maintiendrons nos droits ». Ca n’est pas aussi lapidaire que « Liberté, Egalité, Fraternité », mais c’est une déclaration à laquelle je peux adhérer. Enfin l’Iowa et la France ont tous deux une forme vaguement hexagonale. Je pense que c’est tout.
VOICI L’ENDROIT. Je suis bien content d’être de retour à Bordeaux. J’ai retrouvé une vie calme, après les semaines tumultueuses, agitées, passées en Espagne avec ma sœur et sa famille. (Que l’on me comprenne bien: il était bon de les voir, et je leur suis reconnaissant d’avoir bien voulu de ma compagnie, mais vivre avec sa famille tend à impliquer plus d’investissement émotionnel et à requérir plus d’énergie et de tolérance que vivre avec des gens avec lesquels vous avez choisi de vivre). J’ai l’impression qu’ici, je peux me détendre.
Philippe ne travaille pas beaucoup d’heures dans la semaine, et il me propose souvent de l’accompagner faire des courses avec lui pendant la journée, ou simplement il veut m’emmener voir quelque chose. J’apprécie ces sorties, et je remarque qu’au fur et à mesure la ville me devient plus familière, au point que maintenant je sors souvent sans plan.
Je peux dire qu’au début la ville de Bordeaux était pour moi un ensemble de lieux séparés, sans autre connexion entre eux que des trajets flous. A mesure que je m’habitue au réseau des rues et des places, ces lieux se rejoignent dans mon esprit. Je pense que je construis dans ma tête une carte imaginaire de Bordeaux, dans laquelle ces lieux sont regroupés en secteurs, et ces secteurs vaguement situés les uns par rapport aux autres. De nouvelles connexions s’établissent lorsque je visite un endroit, lorsque je me fais des observations comme « j’ai vu l’autre côté de ce bâtiment depuis le bus hier, je ne réalisais pas qu’à ce moment nous étions également près de cet autre immeuble ». Maintenant, les lieux que j’ai vus dans Bordeaux se relient dans mon esprit en une sorte de réseau intérieur élaboré par ma propre interaction avec la ville, et chaque connexion s’enrichit de mes nouvelles visites, jusqu’au point où comment-me-rendre-d’ici-à-là devient plus une affaire d’instinct et d’habitude, que d’effort de mémoire.
Ma compréhension du français se développe, quoique plus lentement, de façon analogue. Je découvre un nouveau mot qui me semble utile, et je le note dans mon carnet de vocabulaire. Plus tard, je m’aperçois, avec souvent une pointe d’extase intellectuelle, qu’il a un lien avec un autre mot que je connaissais déjà, et qui peut à son tour s’insérer dans la liste des mots que je harponne dans le Robert. Ces mots se tiennent comme au sommet de petites collines dans mon esprit, et s’interpellent par-dessus les vallées brumeuses de mon ignorance. J’entretiens consciencieusement cette liste, car apprendre des mots par groupes thématiques dynamise l’acquisition du vocabulaire nouveau et la découverte des rapports de sens, qui sont si essentiels pour la compréhension et l’usage expressif du langage.
Pour autant que j’apprécie mon séjour à Bordeaux, je dois préciser quelques points. Bordeaux est une ville sale, avec plein d’ordures et de crottes de chien sur les trottoirs. Il y a des mendiants qui s’adressent à vous sur le ton familier, étrangement amical, du représentant de commerce apparu sur votre seuil quand vous vous y attendiez le moins, et sont avides de ponctionner votre monnaie. En outre, les bâtiments qui ont plus d’une vingtaine d’années, c’est-à-dire la plupart, sont drapés d’un linceul noir dû à la pollution automobile, qui ternit la pierre originellement claire, et donne un aspect étrange, funèbre, aux visages, aux torses, aux corps entiers sculptés, qui se donnent de la peine, bien qu’ils le laissent rarement voir, pour maintenir les édifices debout. Bordeaux possède quelques beaux monuments, quelques églises très remarquables, une histoire riche et fascinante, mais d’une façon générale je pense qu’elle ne doit pas être très attrayante pour le touriste. Cela me convient assez, dans la mesure où mon sentiment est qu’il y a quelque chose d’authentique dans un lieu qui ne se met pas en quatre pour le touriste.
LE COMBAT DE LA VIE ET DE LA MORT DANS UNE COCOTTE-MINUTE. Ce soir, Sakina est venue dîner. Philippe avait acheté un gros sac de moules. Un agrément de la vie à Bordeaux, c’est que comme on est près de l’Océan, on dispose toujours de produits de la mer frais. Cela, et le fait qu’il semble ne jamais faire vraiment froid ici, comme c’est assurément le cas en Iowa en ce moment même. J’ai regardé la télé (« exercé ma compréhension auditive ») tandis que Philippe allumait un feu dans la cheminée.
L’arrivée de Sakina fut annoncée par la sonnette. Dans notre appartement, il n’y a pas de bouton qui permette de déverrouiller la porte de la rue, trois étages plus bas, lorsqu’un hôte arrive. Donc vous devez soit descendre lui ouvrir, soit faire ce que nous faisons, c’est-à-dire mettre la clé dans un sac en plastique, nouer le sac, regarder par la fenêtre pour vérifier qu’il s’agit bien de quelqu’un que vous voulez laisser entrer, et lancer le sac dans la rue. Si votre visiteur est habile et qu’il n’y a pas trop de vent, ce système marche bien. N’étant pas encore familier de la procédure, je lançai la mauvaise clé. Donc la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, Philippe lança la bonne clé. Sakina me gronda gentiment tandis que nous nous faisions la bise.
Peu après, nous comprîmes que quelque chose se passait dans la rue. A une certaine distance de notre porte, il y avait six policiers, trois voitures de police, et un groupe d’une vingtaine de personnes, dont au moins une prenait des notes, et une autre des photos. Après avoir observé un moment, penchés à la fenêtre, nous supposâmes que la femme, qui semblait diriger les opérations, était un juge, et que nous assistions à la reconstitution d’un crime. « Il a dû y avoir un meurtre » conclut Philippe. Satisfaits de cette explication, nous retournâmes à notre préoccupation du moment: préparer le dîner.
La première question à résoudre était de décider comment faire cuire les moules. Tout ce que je savais sur le sujet, c’est que la seule autre fois que j’en avais mangé, elles étaient sautées au beurre. C’était bon. Philippe jugea que c’était trop compliqué, et il décida de les faire bouillir avec des oignons et de l’ail. Sakina et moi étions d’accord, et il fit ainsi. Les coquilles étaient fermées lorsque nous plongeâmes les moules dans l’eau bouillante. Philippe dit qu’elles étaient encore vivantes. Lorsque les savoureux petits coquillages eurent fini de cuire, ils s’étaient ouverts comme des fleurs écloses. J’imaginai que c’était leur réaction désespérée au fait d’être cuites. Les animaux sentaient qu’ils avaient trop chaud dans leur coquille, et les ouvraient pour tâcher de trouver un peu de fraîcheur. C’était à la fois tragique, et étrangement amusant. Les moules étaient délicieuses.
Pendant le repas, Sakina déclara que j’avais fait des progrès en français. J’en fus heureux. Je me demandai si c’était parce que j’avais décidé, ces derniers jours, que pour bien comprendre le français parlé, il fallait que je refuse de le laisser me pleuvoir dessus comme le bruit de la rue ou d’une musique d’ambiance. L’écoute requiert toute l’énergie nécessaire pour saisir activement du sens dans le flot du discours. Il est si facile de tomber dans l’erreur de croire que puisque vous ne comprenez pas grand chose, il ne vaut pas même la peine d’écouter. Une simple syllabe de sens, même dans un paragraphe entier de discours incompris, mérite d’être saisie. Je pense que cet exercice, ou plutôt cette attitude, m’aidera à long terme.
OUBLIS. Il y a certaines choses que j’ai oublié d’évoquer dans mes notes de ces derniers temps, et je vais donc en parler maintenant. C’est pour moi un sujet d’étonnement constant, que l’examen attentif de notre mémoire des événements ne finit jamais de faire surgir de nouveaux détails dont on n’avait pas même conscience.
A l’Alhambra [à Grenade, en Espagne], bien que ce fût un jour de semaine en plein hiver, il y avait du monde partout. L’endroit n’était pas à proprement parler bondé, mais il était difficile d’éviter que quelqu’un ne vous bouchât la vue lorsque vous tentiez de plonger vos regards dans les mystères de la créativité. Malgré cela, la foule était assez silencieuse et respectueuse. Le son le plus remarquable des lieux était la voix d’un Espagnol élégamment vêtu, qui s’exprimait avec facilité, dans ce qui semblait être du japonais, à l’adresse d’un groupe de touristes japonais, auxquels il décrivait avec ferveur les diverses curiosités du site. Il était charmant à écouter. Il parlait avec assurance et captivait son auditoire. Sa voix résonnait comme une musique, tandis qu’il pesait ses mots, conscient de son magnétisme. Je ne fus d’ailleurs pas le seul à m’arrêter l’écouter. J’entendis un homme dire à une femme, en français, « c’est joli, ça », et la formule me parut tout à fait appropriée.
L’autre chose, ce sont les actualités. J’avais toujours cru que j’aimais regarder les journaux télévisés (on peut même dire que c’était un vice) parce que c’était plus divertissant qu’instructif (ce qui est sûrement le cas). Mais j’ai bientôt découvert, après seulement deux semaines ici, que si les journaux télévisés me manquaient beaucoup, ce n’était pas tant pour leur caractère divertissant que pour leur valeur informative. Vraiment, si jamais je parviens un jour à décoder cette langue en grande partie marmonnée, ce sera parce que très souvent, le soir, j’écoute ces journalistes français en m’efforçant de capter quelque substantielle bribe d’information dans leur bredouillement torrentiel. J’ai donc découvert que j’aime les actualités pour une raison étonnante: l’information, et pas seulement parce que je m’amuse de la coiffure du présentateur, ou que j’espère le voir surpris en train de regarder son entrejambe quand la caméra revient soudain sur lui (ce qui est quand même amusant).
C’est la Tchétchénie qui m’a amené à ces considérations. J’avais commencé à entendre parler des combats en Tchétchénie avant de quitter les Etats-Unis, mais je n’y avais pas prêté grande attention car j’avais d’autres préoccupations (mon départ) et il m’avait alors semblé que l’affaire trouverait un dénouement rapide, que ce n’était qu’un incident mineur dans l’interminable histoire des groupes ethniques en lutte pour leur autonomie (on dirait que le monde en est truffé, non?). Mais il advint que les Tchétchènes réapparaissaient chaque soir au journal télévisé, évoqués dans un français si précipité que je n’y comprenais pas grand chose. Si peu que je ne pouvais même pas dire si les Tchétchènes tenaient le coup ou se faisaient massacrer comme des veaux. Je n’en eus pas le cœur net avant mon voyage en Espagne. Ma sœur avait une parabole grâce à laquelle elle recevait Sky et CNN. Et pendant tout mon séjour en Espagne, je fus un véritable drogué en manque. Chaque soir, je regardais deux ou trois fois le cycle d’une demi-heure sur CNN (dont l’information me sembla bien meilleure que sur Sky) pour le seul plaisir d’éprouver que j’avais repris contact avec le monde.
(Ici, en France, le CBS Evening News with Dan Rather est rediffusé avec des sous-titres chaque matin à 7 heures sur Canal +, mais je ne suis jamais debout aussi tôt.)
LE CHANTIER NAVAL. Dimanche dernier, Philippe m’a proposé de l’accompagner au nord de Bordeaux, où se trouve une ancienne base sous-marine des nazis. Il se fixait en cela deux buts: profiter du beau temps pour sortir, et ramasser du bois pour le feu. Le bois de chauffage coûte cher, voyez-vous, mais si vous avez un peu d’énergie, il y a des endroits où l’on peut trouver pour rien du combustible tout à fait correct. L’idée me plaisait, car il est toujours plus agréable d’explorer des lieux avec quelqu’un, en échangeant des commentaires et des observations. Nous prîmes donc un bus en direction du secteur de la base sous-marine.
Le trajet nous fit passer rapidement auprès des principaux points historiques de Bordeaux: le fort du Hâ (un nom inexplicablement non-français, d’origine apparemment inconnue) du XVe siècle, la cathédrale Saint-André (du XIIIe siècle), l’extrémité ouest de l’esplanade des Quinconces (que l’on vante comme étant la plus grande place d’Europe) dominée par le Monument des Girondins, une sculpture en bronze du XIXe siècle, représentant des personnages-nus-barbotant-dans-une-fontaine, puis nous longeâmes le cours de Verdun, avec son alignement de hautes façades du XVIIIe siècle. Lorsque nous descendîmes du bus, l’agitation du centre-ville avait cédé la place à une zone quasi déserte, avec çà et là de rares bâtiments résidentiels ou commerciaux.
Nous traversâmes à pied des quais lugubres, en direction d’une imposante masse de béton armé qui semblait être le spectre vampirisé de quelque gigantesque immeuble de bureaux et présentait un aspect vraiment sinistre. Il était titanesque, gris, autoritaire dans sa géométrie et fonctionnel dans sa structure. Construit par les nazis il y a une cinquantaine d’années, il sert maintenant à des chantiers navals privés. Dans la saillie qui surplombe la paroi haute d’une douzaine de mètres, un trou béant, d’où sortent des tiges d’acier tordues, présente la rude trace d’un bombardement sévère. Le mur, au-dessous, est grêlé d’impacts de balles et orné de graffiti sporadiques plus récents, d’inspiration douteuse.
Il se trouve que Philippe excelle dans le bird-watching. (La seule chose qu’il m’ait demandé de lui rapporter des USA était un guide des oiseaux nord-américains. Je lui offris celui de la Audubon [odda-bun] Society. « Ah, Audubon [oh-due-bõ], un nom français! » s’était-il réjoui de constater). Toujours est-il que tandis que nous cherchions des morceaux de bois, sa vue perçante lui permit de détecter un cormoran et un martin-pêcheur, mais le temps que je sois averti et que je tourne les yeux, ce ne furent pour moi que des taches floues.
Après avoir passé quelque deux heures à explorer et à crapahuter parmi les bassins à flot, les grues et autres installations navales, nous rentrâmes à pied, avec un sac de bois, en longeant les quais, qui bordent le croissant autour duquel Bordeaux est construit. Il faisait beau, des mouettes volaient, on sentait l’odeur du poisson mort dans la brise légère, c’était un jour parfait pour la marche.
VIE, MORT, SUICIDE ET COMMEMORATION. Comme je crois l’avoir précédemment évoqué, j’étais déjà venu voir Philippe à Bordeaux en 1989. A cette époque aussi, j’avais demeuré chez lui. Il habitait alors avec Sonia et leur fils Samuel dans un appartement rue du Mulet, un peu plus au nord dans la vieille ville. Philippe et moi avions un centre d’intérêt commun, la publication des produits de nos idées et de notre travail artistique, comme c’est encore le cas. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, mais nous avions correspondu pendant des années, et échangé nos publications. C’est pourquoi, avant de venir en Europe, je lui avais demandé si je pourrais le rencontrer. Il m’avait proposé de rester une semaine, ce que je fis.
Lorsque je me présentai devant la porte de chez Philippe en 1989, je revenais du Festival du Plagiat à Glasgow. J’avais passé une semaine entière à la galerie Transmission en compagnie de gens partageant mes préoccupations, entre des murs couverts de collages photocopiés et d’autres œuvres d’art « plagié », et nous avions consacré de longues soirées à discuter dans les pubs écossais. Il faut dire que les textes de l’Internationale situationniste exerçaient une profonde influence, négative ou positive, sur tout ce monde, et que l’événement lui-même était à certains égards un prolongement du « programme » situationniste. A l’époque, ces idées étaient très nouvelles pour moi et très attirantes, et je ramenais une part de cette excitation avec moi à Bordeaux. Philippe connaissait déjà bien les écrits du leader de l’IS, Guy Debord, et nous consacrâmes une partie de cette semaine de rencontre à discuter de son œuvre, et de l’importance relative de l’IS pour chacun de nous. Philippe avait l’avantage de connaître Debord par le texte original français (il n’a généralement pas été très bien servi par ses traducteurs en anglais).
Il se trouve que Guy Debord s’est suicidé le 30 novembre 1994, la veille de mon départ pour l’Europe. Lorsque j’appelai Philippe d’Amsterdam, le 9 décembre, pour dire que j’arriverais à Bordeaux le lendemain, ce fut une des rares nouvelles qu’il crut devoir m’annoncer, car il savait que cela m’intéresserait. Si j’étais resté en Amérique, j’aurais pu ne pas en entendre parler, tant qu’un Européen n’aurait pas eu l’idée de me le signaler dans une lettre. S’il est peu connu aux Etats-Unis, Debord est bien connu en France dans les milieux cultivés, et la nouvelle de sa mort a fait la une du quotidien Libération.
Il se trouve par ailleurs que Debord venait juste d’accepter que ses œuvres soient présentées à la télévision française, après avoir longtemps vécu, à ce qu’on dit, pratiquement comme un ermite, refusant d’apparaître en public et que ses films soient projetés, mais continuant à écrire et à publier sporadiquement. Selon un témoignage, il était devenu paranoïaque après le meurtre de son ami, mécène et éditeur Gérard Lebovici en 1984 dans des circonstances troubles. A ce jour, on ne sait toujours pas qui a assassiné Lebovici. D’après la même source, Debord croyait qu’il y avait une conspiration , peut-être même au niveau gouvernemental, pour débarrasser la France des intellectuels radicaux. (Je me rappelle aussi avoir entendu dire que Lebovici était le mari de Catherine Deneuve, mais je ne sais si c’est vrai). J’ai encore entendu parler de Debord récupérant ses livres invendus dans toutes les librairies de France et les stockant. La même histoire disait qu’il recherchait toutes les copies de ses films pour les détruire, et qu’il refusait systématiquement que l’on en fasse des transferts en vidéo. Tout rapprochement entre ces rumeurs (que je ne peux vérifier) et le suicide de Debord serait purement spéculatif (et hautement discutable).
Le programme de télévision auquel Debord avait consenti devait être composé de trois de ses films, dont un récent et son adaptation à l’écran de son livre de 1967 La société du spectacle, que j’avais lu dans une traduction anglaise achetée à City Lights, à San Francisco, lors d’une visite à Ralph au printemps dernier. Philippe demanda à un de ses amis, vivant dans une autre ville, de lui enregistrer sur cassette cette soirée télévisée. C’était jeudi, il y a trois jours. Ce soir-là, Philippe et moi nous rendîmes chez Patrice et Céline. Ils possèdent un magnétoscope (ce charmant vocable à la consonance cyber-punk signifie VCR) et avaient eux-mêmes quelque envie de voir les films de Debord. (Leur appartement, près de la place Saint-Michel, est perché encore plus haut que le nôtre. Chaque fois que je monte un de ces escaliers français étroits et tortueux, je me demande comment les gens font pour déménager leurs meubles. Ce doit être éreintant).
Nous nous assîmes pour regarder les films. Je les trouvai très intéressants. Je pouvais comprendre une grande part de ce qui était dit, au moins suivre le fil. (Curieusement, le français théorique m’est beaucoup plus compréhensible que la langue de tous les jours. C’est tout simplement parce que les Français emploient souvent le même vocabulaire technique et philosophique que nous pour désigner des concepts abstraits, et qui est généralement composé de mots d’origine latine et grecque. Il est intéressant d’observer qu’après des milliers d’années, ces deux langues classiques ont ainsi perduré sous la forme d’une lingua franca internationale).
Après avoir regardé deux des trois films, nous décidâmes de nous accorder une pause et nous bavardâmes un moment. Patrice, dont l’anglais est plein de bonne volonté mais limité, me parla du journal d’interviews Bardamu, qu’il publie avec Céline. Cette revue est réellement journalistique, avec des publicités payantes, et se compose principalement d’entretiens avec des personnalités culturelles locales. Cela semble très bien fait. Il m’a donné un numéro, que je lirai à l’occasion.
LE NOMBRE D’OR ET AUTRES ESOTERICA. Philippe devait aller à Nantes vendredi matin et y rester jusqu’au lendemain. Il me pria donc de faire déjeuner Samuel. J’acceptai. Evidemment, tout pour me rendre utile. C’est un bon garçon, et il produit les effets sonores les plus étonnants quand il joue avec ses figurines en plastique. On dirait la bande sonore d’une scène de combat dans un dessin animé du samedi matin. C’est amusant à écouter. Je l’inclurai peut-être dans une pièce électroacoustique. Le déjeuner avec Samuel se déroula sans incident particulier.
Après avoir raccompagné Samuel à l’école, j’allai à la Fnac, un grand supermarché d’électronique avec de bons prix. Je voulais acheter une nouvelle cartouche d’encre pour mon imprimante à laser. Un peu trop prudemment, j’ai expédié mon imprimante sans la cartouche, car je redoutais que l’encre ne finisse par se répandre si le paquet était trop secoué pendant l’acheminement. Malheureusement, le paquet séparé contenant la cartouche n’est pas encore arrivé et je paie le prix de ma prudence. L’encre est chère en France par rapport aux prix américains, parce qu’apparemment les Français taxent lourdement les biens produits à l’étranger. Ils sont un brin protectionnistes.
J’ai aussi acheté une ramette de papier A4, le format standard ici, équivalent à peu près au letter size américain. Le prix n’était pas mauvais, moins de quatre dollars. J’ai formaté The Expatriot pour le mettre en pages sur du A4, car je veux autant que possible me servir des matériaux locaux. J’admire les proportions de ce standard de papier et j’exagèrerai à peine si je dis que je réalise un vieux rêve en travaillant avec. Ses proportions sont particulièrement élégantes car elles se maintiennent quand on plie la feuille en deux, en quatre, en huit etc. (Je sais, cela semble ésotérique, mais quoi, j’aime le papier).
LE FRANCAIS: SNOB OU QUOI? J’absorbe sans cesse un peu plus de cette langue. Mes lectures et mes battues dans les dictionnaires payent. J’en suis certain. Je comprends de mieux en mieux ce qu’on me dit (mais pas encore assez bien). Et je lis plus vite qu’avant, mais j’avoue que la liste de mots à rechercher ne semble pas diminuer d’une lecture à l’autre. J’ai plus de mille nouveaux mots dans mon calepin électronique destiné à m’aider à les apprendre, j’en ai peut-être appris la moitié jusqu’à maintenant, et depuis que je suis là.
Un mot me semble familier, mais je ne suis pas sûr de son sens exact, et je vais le vérifier. Au passage, je découvre qu’il est lié à un autre mot que je connaissais déjà. Seul le lien manquait. Je trouve qu’apprendre ainsi des mots par relations, par groupes est meilleur, plus sérieux et intellectuellement plus stimulant que d’apprendre par cœur, ce pour quoi je ne suis guère doué, je dois dire. Cela est vrai au moins pour l’apprentissage du vocabulaire, qui exige une certaine flexibilité de la mémoire, et, comme la forme la plus usuelle de mémoire des ordinateurs, la possibilité d’un accès aléatoire, plutôt que d’avoir une forme de liste imposée.
Un aspect que je trouve très intéressant dans le français, et qui m’est apparu peu à peu, c’est qu’il s’agit d’une langue véritablement latine. Je m’explique. Les gens pensent qu’il y a beaucoup de latin dans l’anglais, et il y en a certainement, mais l’écrasante majorité des mots qui nous servent pour la conversation ou les petites affaires de la vie courante, sont anglo-saxons. Nous avons tendance à employer des mots dérivés du latin pour désigner des notions techniques et intellectuelles, ou pour créer une distance psychologique (assemble pour put together, report pour tell, amorous pour in love, etc) ou pour nommer les objets qui n’existaient pas quand la langue anglaise s’est formée (automobile, video, factory). Nous employons également, par convention, des mots d’origine latine pour donner au discours un tour plus formel ou plus cultivé. Des mots comme get, wash, happy, sad, take, go, love, leave, have, etc, sont anglo-saxons. Ils sont caractéristiques du vocabulaire monosyllabique propre à notre langue, à l’anglais « profond ».
Si je dis à quelqu’un en anglais « Get me a fork, will you? », cela n’a rien d’extraordinaire. Mais si je dis « Obtain a fork for me, please », cela attirera aussitôt l’attention, on se demandera peut-être même si j’ai des arrière-pensées. C’est parce que get est notre mot anglo-saxon usuel, tandis qu’obtain, qui veut dire globalement la même chose, dérive du latin, et possède une qualité plus soutenue, plus formelle.
En français, le verbe signifiant to get est obtenir. En substance, c’est le même mot que notre verbe to obtain. Mais pour les Français, c’est un mot de tous les jours, qui a le même caractère banal que notre verbe to get. Un problème se pose de temps en temps quand je prononce une phrase en français, et que je me demande pourquoi elle semble si formelle, si peu naturelle. Je crains parfois d’avoir l’air d’un idiot américain pompeux. J’apprends peu à peu que ceci est en partie dû à ma prédisposition d’anglophone à accorder une qualité formelle et pesante aux mots d’origine latine, soit à investir dans le français la méta-signification des mots latins en anglais.
LE PHYLLOXERA. C’était ce soir le lancement du nouveau (et dernier) numéro de la revue d’interviews de Patrice, Bardamu. Philippe et moi étions donc invités à participer aux festivités, au Phylloxéra, un club artistique, rue de Ruat. La fête ne devait commencer qu’à 11 heures et lorsque nous y arrivâmes, à 11 heures et demie, c’était bondé. L’air empli de fumée avait une épaisseur laiteuse. Les gens s’appuyaient aux tables, en prenant des poses. La bière que je bus me coûta cher, environ 2,50 dollars, mais elle était excellente, avec un délicieux parfum de whisky. A vrai dire, 2,50 dollars ne serait pas un prix extraordinaire pour une bière en bouteille aux Etats-Unis, mais il n’y avait pas de bière à la pression, m’a-t-il semblé, or c’est ce genre de bière bon marché que j’ai l’habitude de prendre, voilà pourquoi je fais la comparaison. Je dois souvent adapter et réadapter mon point de vue sur le prix des choses ici. J’ai l’impression que le prix des aliments est globalement le même qu’aux Etats-Unis, mais la cartouche d’encre pour mon imprimante m’a coûté environ 40 % de plus que je ne l’aurais payée là-bas.
Patrice offrait des exemplaires de Bardamu à quiconque lui en demandait, avec une cassette également gratuite. J’en acceptai volontiers un, et nous bavardâmes un moment, échangeant mon français approximatif contre son anglais inadéquat. Je ne peux m’empêcher d’avoir de la sympathie pour ce garçon. Il est si chaleureux. Il finance la publication par de la publicité et obtient aussi des remises auprès du copy shop qui fait l’impression et le façonnage. Philippe avait dit, lors de notre dernière rencontre avec Patrice, qu’il aimerait que je présente mon travail, et donc Patrice voulait me parler de ce projet. Il me dit que les gérants du Phylloxéra étaient d’accord, il me suffira de les prévenir quand je me sentirai prêt. Je sais que pour l’instant mon français n’est pas encore au bon niveau, et j’aimerais attendre autant que possible. Mais je pense que Philippe et Patrice sont impatients.
Le Phylloxéra était plein de jeunes gens du genre artistique, et je confiai à Philippe que cette ambiance semble être la même dans le monde entier. Les attitudes et l’habillement me semblaient aussi familiers que ceux de la scène artistique de l’Iowa, pourtant lointaine. L’atmosphère enfumée me donna envie de fumer. C’est peut-être parce que j’ai trop inhalé la fumée des autres, que mon addiction à la nicotine s’est réveillée. Ce soir-là et les jours suivants, j’eus vraiment une forte envie de fumer. Finalement j’ai craqué et je fume de nouveau, mais environ trois cigarettes par jour seulement. Philippe fume (diable, on dirait que tout le monde fume, ici) et donc ça ne le dérange pas.
Il n’y avait plus rien pour s’asseoir, sauf une paire de chaises à une table déjà occupée par quelques jeunes arteux. Philippe demanda si nous pouvions nous y installer. Ils acceptèrent, et nous prîmes donc place pour regarder la scène, tacitement d’accord pour partir dès que les musiciens qui se préparaient commenceraient à jouer. Au bout de quelques minutes, l’un des jeunes hommes de notre table sortit une guitare et commença à interpréter une chanson de Georges Brassens, ce qui à l’évidence réjouit tout le monde. Philippe dit que les paroles de Brassens sont excellentes et qu’il en est fan depuis des années. Il faudra que j’écoute mieux ces œuvres, grâce à la collection de cd de Philippe, avant de rendre un quelconque verdict. Pour moi, cela ressemble à de la folk music, pas si mauvaise que ça.
5. 60° Fahrenheit, soit environ 15° Celsius.
BELLE JOURNEE POUR UNE PROMENADE. Aujourd’hui le temps était absolument superbe, printanier. Le soleil brillait, il a dû faire dans les 60 degrés5. Les pavés, fraîchement lavés des crottes de chien et des détritus par les pluies de ces derniers jours, séchaient au soleil et demandaient à être foulés. Je décidai donc de profiter de cette embellie et d’aller me promener, pendant que Philippe était au travail.
Mes pas me conduisirent, par la rue Saint-François, à la place Saint-Michel, où je trouvai les Arabes et les Espagnols en train de nettoyer, après le marché aux puces du matin. J’allai directement dans la basilique. L’intérieur est vaste, mais modestement arrangé. Tous les vitraux datent du XXe siècle, les originaux ayant été détruits par les bombardements de la seconde Guerre mondiale. Leur dessin est contemporain, plutôt abstrait, et sans être vraiment déplacé, me semble mal convenir au cadre. Je passai là près d’une heure. Il n’y avait personne. Le seul bruit était celui d’une musique chorale enregistrée, diffusée par les haut-parleurs de l’église, qui parvenait étonnamment à créer l’atmosphère adéquate.
Après m’être arrêté pour inspecter un tas de rebuts du marché, dans lequel je découvris une boîte en métal vide qui était à prendre, je continuai mes explorations en passant dans des rues où je n’étais jamais allé, pour voir ce qu’elles offraient. Dans la première à l’est de la rue Sainte-Catherine, la rue du Mirail, il y a un magasin vraiment anachronique, avec en vitrine des chapeaux et des vêtements démodés, dont un solide et authentique béret basque, au prix de 199 francs (environ 40 dollars). Il me plairait, mais je ne suis pas sûr d’oser le porter.
SUR SAINTE VERONIQUE ET SES ŒUVRES. La passion actuelle de Philippe est d’étudier les vitraux de Bordeaux et d’en établir un index. Dans cette optique de recherche, nous avons visité un certain nombre de chapelles locales. Il s’est procuré une liste de toutes les églises et chapelles de la ville. Le problème consiste donc principalement à trouver l’adresse, à aller vérifier si le bâtiment possède ou non des vitraux et, s’il s’agit d’une chapelle, qui peut être privée, à demander l’autorisation de visiter. Dans certains cas l’édifice a été démoli depuis l’établissement de la liste. Au moins une église a été transformée en garage.
La chapelle des Dames de la Miséricorde est située dans des bâtiments en cours de rénovation qui doivent devenir les locaux d’une institution culturelle de la région Aquitaine. L’intérieur de la chapelle, en cours de réfection, se distinguait par son aspect propre et agréable. Nous étions tombés dessus par chance, car les lieux sont interdits d’accès. Mais comme une porte avait été laissée entrouverte par des ouvriers qui allaient et venaient, nous avons pénétré et déambulé dans un cloître ancien mais impeccable, jusqu’à la chapelle. Les vitraux datent du dix-neuvième siècle et représentent divers saints, tenant des objets qui symbolisent quelque aspect de leur vie ou, dans le cas des martyrs, l’instrument de leur mort. Un oculus, soit une fenêtre ronde, la seule de ce type dans le bâtiment, montrait une femme tenant une pièce d’étoffe sur laquelle se voyait le visage du Christ. C’est la représentation typique de sainte Véronique, laquelle lors d’une des stations du chemin de croix, essuie le visage de Jésus, imprimant ainsi sur le tissu une image du Sauveur, symbolique de son rayonnement spirituel et de son immense souffrance. Je connaissais déjà cette histoire, et tenais depuis longtemps Véronique pour la sainte patronne de la photocopie, vu qu’elle avait ainsi produit l’une des toutes premières images instantanées.
LA PASSION DE SAINTE LUCIE. Il y a beaucoup de vitraux dans l’église Sainte-Eulalie, mais l’un d’entre eux est particulièrement frappant. L’image de sainte Lucie montre une femme qui a l’air de pleurer, car quelque chose coule le long de ses joues. Elle tient dans ses mains un plateau contenant deux globes, dont la couleur ne correspond pas au jaune d’œufs frits. Ce qui coule de ses yeux paraît également trop sombre pour être des larmes. En fait, c’est du sang, et les deux globes sur le plateau sont ses yeux, qui ont été arrachés. Tandis qu’elle pleure, ses yeux la regardent, douloureusement, en regrettant la chaleur de leurs orbites.
LES OPPRIMES. Nous regagnâmes notre appartement au son de la plus lugubre, de la plus éléphantesque interprétation que j’aie jamais entendue du « In the mood » de Glenn Miller. Un homme était assis non loin de notre porte, au pied d’un lampadaire, et vidait ses poumons dans un saxophone alto. Son but principal était de recueillir assez de pièces de monnaie pour payer sa prochaine bouteille de vin. C’était un de ceux que Philippe appelle les opprimés, c’est-à-dire, en anglais, the oppressed. Ils font la manche, ils se battent, ils pissent sur les monuments et ils font du bruit pendant que les autres gens essaient de dormir. Philippe n’a guère de sympathie pour les opprimés, qui semblent avoir toujours assez d’argent pour les cigarettes et le vin.
L’autre soir, vers 11 heures, un groupe d’opprimés s’était réuni juste sous nos fenêtres. Nous n’y avions pas prêté attention, quand nous entendîmes des cris. Un homme cherchait la bagarre avec un autre groupe de jeunes, qui me semblaient être des étudiants. Le type en poursuivait un autre, qui de toute évidence ne recherchait pas l’affrontement. Il n’y eut pas de bagarre finalement, mais cela donne quelque idée de la couleur locale dans la rue Sainte-Catherine. Je m’amuse à observer ces conflits depuis là-haut, en sécurité, la discrétion n’étant pas le moindre avantage.
UNE SOIREE D’ART. Nous étions invités à un vernissage ce soir et, après être restés un court moment dans l’appartement, nous repartîmes. C’était tout près de là, dans une des rues qui convergent vers la place de la Victoire. (Tout ce dont nous avons besoin se trouve assez près. Posséder une voiture ici serait problématique, à cause des rues bondées, des difficultés et du prix du stationnement).
Nous nous rendîmes dans un immeuble où se situait, au premier étage, un atelier d’artiste dans lequel une vingtaine d’invités s’étaient rassemblés pour boire du vin rouge, qu’ils puisaient dans un énorme magnum, et pour grouiller parmi les œuvres tourmentées que l’on exposait. Il y avait sur les murs quelques peintures, qui ressemblaient à des tapisseries de vieux appartements. Elles étaient d’un brun jaunâtre, avec en travers de chacune des fragments de papier peint arrachés, formant un semblant de composition. Peut-être l’artiste avait-il trop longtemps regardé des murs et avait-il fini par les trouver fascinants. Il y avait une série de dix ou douze toiles de ce type, peut-être trop sophistiquées pour leur objet, car elles étaient totalement impuissantes à transcender leur matériau.
Un dangereux escalier menait à une mezzanine branlante, où il y avait encore d’autres œuvres sur des étagères, sur les murs, sur le sol, et des piles d’esquisses sur une table. Les gens bavardaient, le vin rouge dans une main, faisant des gestes de l’autre. Au moins deux personnes m’abordèrent en me demandant si j’étais écrivain. Je ne suis pas sûr de ce que cela veut dire. Je leur dis que j’étais un dilettante, car c’est ce qui définit le mieux mon activité, un peu de tout avec un degré approprié de sérieux, j’espère. L’artiste dont c’était l’atelier, Hubert, connu professionnellement sous le nom d’Isidore, n’avait pas seulement entendu parler de l’Iowa, il avait traversé l’Etat du nord au sud, en direction du Texas, sur l’autoroute 59, qui passe par Harlan, où vit ma mère.
Hubert-Isidore me dit qu’il trouvait que je parlais bien français. Exagération polie ou pas, c’était agréable à entendre, et il est vrai que je suis capable de soutenir une conversation avec plus de facilité qu’il y a seulement une semaine. Mais le sujet doit en être suffisamment simple, pour que je puisse nourrir la plus modeste illusion sur mon aisance à manier cette langue.
Comme la mezzanine ployait sous un nombre accru de visiteurs, je décidai que moi et ma vie allions redescendre vers le sol plus stable du niveau inférieur. Nous partîmes peu après, Philippe et moi, ne pouvant plus supporter les cris des enfants d’artistes, qui avaient réquisitionné une sculpture pour en faire un jeu de bascule, et produisaient un énorme raffut. Aussi l’atmosphère était devenue lassante, et nous avions un hôte qui nous attendait à la maison: ...
BERNARD T, ... un ami d’enfance de Philippe, qui enseigne l’anglais dans un collège rural. Il dort ici deux nuits par semaine, car il prépare un concours qui lui assurerait une promotion. Il vient donc à Bordeaux en train pour suivre des cours et nous l’hébergeons. Son anglais est excellent, et j’aime qu’il me pose des questions sur ma langue natale, quand il veut éclaircir un point de détail. J’en fais de même. Dans mes nombreuses lectures françaises de ces derniers temps, j’ai souvent trouvé les mêmes mots employés dans divers contextes avec des sens apparemment différents. Philippe et Bernard ont été très clairs et efficaces dans leur explication de ces mystères.
UNE RAFALE D’ACTIVITE. Ces temps-ci j’ai beaucoup travaillé, je me sentais plein d’idées fertiles. J’ai passé probablement une douzaine d’heures l’autre jour devant mon ordinateur, à faire avancer par touches plusieurs projets en cours, et à prendre des notes pour d’autres à venir. Tels furent les derniers jours. C’était très bien.
Je pense que comme Philippe et moi nous sommes du genre tranquille et studieux, notre cohabitation s’en trouve facilitée. Et comme je ne connais personne à qui rendre visite ou qui vienne me voir, et que je n’ai pas d’endroit à fréquenter régulièrement, je n’ai pas beaucoup la tentation de faire autre chose que d’explorer la ville, lire des livres ou des revues, et travailler à mes projets. J’aimerais connaître un endroit où je puisse aller traîner régulièrement en prenant un café, ce qui me donnerait l’occasion de faire des rencontres et peut-être d’engager des conversations. J’aimerais parvenir à me faire quelques amis personnels ici, ne serait-ce que pour soulager Philippe de la charge de s’occuper de moi tout le temps.
TELEVISION FRANCAISE. J’envisageais d’écrire mes impressions quant à la télévision française, qui fait partie de mon expérience ici. Mais récemment Philippe a décidé de publier ses remarques succinctes sur cette question dans une de ses Lettres documentaires. Il connaît mieux le sujet que moi. Je pense que ce texte montre que la télévision française n’est pas bien différente de l’américaine.
NOTES DE TELEVISION (novembre 1994 - janvier 1995)
Ce gros bœuf de Pavarotti fait de la pub (pour un café). Ca ne m’étonne pas de lui.
Jean-Marie Cavada se permet d’affirmer que tous les téléspectateurs aiment le sport. Il est bête.
Michel Touret me consterne.
Il y a parfois de bons moments dans Ah! Quels titres!, mais il faut être patient. Emission littéraire souvent cucul, au nom bébête, par Philippe Tesson, sur FR3, vers 22 h 30, le samedi soir.
Les Nuls, aperçus sur Canal +. Leur grand succès vient de ce qu’ils ont été les premiers à oser dire « bite » et « couille » à la télévision. Leur grand drame, c’est qu’ils n’ont rien d’autre à dire.
L’émission Snark s’arrête au bout de 52 numéros. Elle passait de très courts films de création pendant une demi-heure le samedi en fin de soirée sur Arte. C’était vraiment bien.
Nouvelle chaîne: la Cinquième. Sa mission pédagogique, la seule digne du service public, la rendrait plutôt sympathique. Pas encore beaucoup regardé. Vu plusieurs bons films sur les animaux en fin d’après-midi, et les cartes de la météo, vers 18 h 55, sont très belles. Mais j’ai aperçu aussi qu’il y a des émissions stupides, et que quelques pantins sont déjà incrustés dans la place, tels G. Klein le radieux, ou Cachard, le journaliste qui avait eu des pépins après avoir passé dans le journal de FR3 ce qui s’avéra n’être qu’un publi-reportage sur un hôtel que possédait sa femme.
Vacances de Noël. Arte, comme toutes les chaînes, ne passe que des programmes chiants.
J’aime bien le journal d’Arte, le soir à 20 h 30, très international, très peu sportif, et tout en voix off. Sauf la page culturelle qui est souvent gonflante.
Arte. Docu sur les 104 vitraux abstraits que Soulages a faits pour l’abbaye de Conques. Huit années d’essais dans divers ateliers en France et ailleurs. Aucune indication sur le pèse dépensé dans l’entreprise. Air inspiré du maître pour juger de la considérable différence d’effet selon que telle rayure est abaissée ou remontée de trois millimètres. Tout ça pour un résultat aussi moche et triste que s’il était allé commander du verre granuleux dans le premier Castorama.
On m’avait conseillé La mort aux trousses, d’Hitchcock. Attendu en vain d’être fasciné. Tenu une heure. Tout cela semblait tellement artificiel.
Le journal CBS Evening News passe en clair sur Canal + à 7 heures du matin. Il y a visiblement plusieurs coupures, destinées à passer de la publicité dans l’émission américaine, mais on y échappe dans la rediffusion française. C’est sous-titré.
Faites un test. Branchez TF1. Vous tombez sur de la pub.
Les Confetti d’Alex Taylor, à 19 h sur Arte, sont plutôt futiles, bien moins intéressants que les actualités étrangères que ce journaliste présentait l’an dernier le matin sur FR3. 6
6. Texte paru dans la Lettre documentaire n° 105, janvier 1995.
7. Pour conclure le n° 2 de The Expatriot.
POUR CONCLURE7. Je me trouve à un moment très intéressant, quoique incertain, de ma vie. J’éprouve une sensation étrange, chaque fois que je me dis que je n’habite plus à Iowa City, le lieu qui fut chez moi pendant 18 années. J’ai quitté mon travail, mon logement, un atelier et je me suis éloigné d’une quantité d’activités qui furent la raison pour laquelle je suis resté à Iowa City si longtemps. Quand je quitterai Bordeaux, dans un an, peut-être plus, peut-être moins, je ne retournerai pas à Iowa City, en tout cas pas immédiatement. Parfois j’interromps une de mes activités ici et je me demande, avec plus de surprise que d’inquiétude, « Qu’est-ce que je fais ici? Pourquoi ai-je quitté toutes ces bonnes choses? » Cela me semble très étrange, mais cela me plaît en quelque sorte.
Je dois, à ce stade, profiter de l’occasion pour exprimer toute ma gratitude envers mon hôte, Philippe, sa générosité et sa patience.
Une chose que je n’ai pas perdue, ce sont mes amis. Ils continuent de m’écrire. Les lettres du mois: Dan (avec un article du New York Times sur une grande exposition Schwitters au Centre Pompidou à Paris, merci), Maria (qui est toujours vivante et se porte bien, merci, à Londres), Steve (qui m’envoie un exemplaire de New observations sur le thème des « Expatriés / Sans Domicile Fixe » que j’ai beaucoup apprécié), Geert-Jan (qui trouve bizarre de lire le journal intime de quelqu’un), Mickey (qui a trouvé un nouveau travail de responsable artistique à Cedar Rapids, mes félicitations!) et last but not least, le nouveau numéro de Tractor (content de voir que l’activité continue). Restons en contact, mes amis. Les employés de l’Union Postale Universelle vous remercient, et je vous remercie.
[...]
LETTRES D’AMIS. Comme souvent, je suis allé à la poste aujourd’hui. C’est une promenade assez longue, mais agréable, en suivant la rue Sainte-Catherine, jusqu’à la place Saint-Projet, où je poste habituellement mes lettres. Mais cette fois je voulais aller voir à notre boîte postale et j’ai donc continué de marcher jusqu’à la cathédrale Saint-André, puis à la place Gambetta, toujours animée, puis, quelques rues plus loin vers l’ouest, à Mériadeck, où se trouve le grand bâtiment moderne de la poste centrale.
J’avais trois lettres aujourd’hui. Une de ma mère, où elle m’annonce qu’elle a enfin réussi à vendre la ferme de mon grand-père (son père), celle où j’ai grandi. Elle semble en être satisfaite, mais c’est assez angoissant pour moi, car j’ai senti qu’une grande part de mon passé se dérobait sous mes pieds.
Elle se demande aussi si je suis près des inondations qui se sont produites en France dernièrement, ce qui n’est pas le cas.
Une lettre d’Owen, un cinéaste de Berkeley qui m’a rendu visite à Iowa City en juin dernier. Nous avons monté ensemble une performance pour le Jour du Drapeau, le 14 juin, au Pentacrest (la principale place de la ville). Nous avions installé une table et posé dessus un gâteau plat décoré représentant un drapeau américain et nous invitions les passants à en manger. Entre autres activités, Owen a filmé l’opération et les réactions des gens, pour un plus vaste projet de film, qui doit s’appeler Le plagiaire. Owen m’écrit: « Pensé à toi, malheureusement, en apprenant le suicide de Debord. Drôle d’épilogue, bien que ce type n’était pas du genre à faire verser des larmes. Juste un jalon flou dans le temps, et ses publications sont tout ce qui reste, son corps de remplacement. Je vais bientôt terminer mon film sur le plagiat... »
Enfin, une lettre de Florian, avec qui j’avais traîné au Festival du Plagiat à Glasgow en 1989. Il vit à Berlin et m’a invité à y séjourner. Il écrit que The Expatriot est : « ... une pièce de puzzle en plus dans la théorie sporadique de la « densification » et de la « dérive » dans la migration contemporaine. Le trajet de l’Europe vers l’Amérique semble plus facile que l’inverse. Manger au McDonald’s, par exemple, est alors un exercice qui consiste à foutre en l’air les notions du « familier » et de « l’étranger ». (Je me sentais très contraint aux USA et je ne voulais pas y retourner). »
UN REVE BIZARRE, PEUT-ETRE IMPORTANT. Je voyageais avec ma sœur, nous tentions d’aller en Espagne dans un biplan. Le ciel était d’un bleu uni comme du papier à découper avec des trous d’épingle éclairés par derrière en guise d’étoiles. Le soleil se levait, l’horizon était rose et blanc comme des pétales. Nous survolions des dunes de sable. Il faisait chaud et il y avait du vent. Nous nous arrêtâmes quelque part, je ne sais plus pourquoi. Je débarquai tout seul avec une valise petite comme une boîte à sandwich, j’étais en Arabie. Je marchai un moment. Il y avait une station balnéaire, des Emirats Arabes Unis. Je descendais le boulevard principal. J’avais sur ma gauche des groupes de touristes sordides, une plage sale sur ma droite. La plage faisait environ 1 m 50 de large, j’étais sur un passage en planches. Le ciel était toujours uni mais avec des étoiles roses, c’était encore l’aube. Je vis un Mc Donald’s et y entrai. En haut d’un escalier, il y avait un couloir avec un guichet (je pensai au mot français guichet) et derrière une jeune femme avec une blouse et une casquette Mc Donald’s. Elle parlait à une amie de l’autre côté du guichet, je n’entendais pas ce qu’elle disait. L’amie était une Noire, je pensai ce doit être une Américaine, elle me lança des regards méchants et insistants puis elle s’en alla. La fille derrière le guichet était une mulâtresse, je lui demandai parlez-vous américain? Elle acquiesça d’un air las. Je lui demandai connaissez-vous un hôtel bon marché où je pourrais passer la nuit? Elle dit bien sûr, chez Big Pete. Je demandai Combien? Elle dit 30 livres. Je demandai combien ça fait en américain? Elle dit attendez un instant. Elle tapa quelques chiffres sur sa caisse enregistreuse. Un dollar, dit-elle. Je pensai, comment ai-je pu passer à travers le guichet pour voir moi-même? La caisse indiquait 6, j’appuyai sur quelques touches, d’autres chiffres apparurent. Ah oui, c’est exact, dis-je à voix haute. L’autre femme revint, en colère. Je m’extirpai de là et lui dis tout est de ma faute, pour tâcher de ne pas faire avoir d’ennuis à la jeune femme. Je partis. De retour dans la rue, je cherchai l’hôtel de Big Pete. J’arrêtai un homme portant une sorte de turban pointu (mais enroulé comme s’il avait été amidonné ou soutenu par une armature et en train de se défaire), une robe blanche et une barbe noire pointue. Je lui achetai de la monnaie locale. Le plus gros billet était coloré et je n’y regardai pas de très près, il avait des sortes de volutes orange avec des reflets violets, mais les petites coupures ressemblaient exactement à des dollars américains, sauf qu’ils étaient imprimés salement, sur du papier absorbant, avec de mauvaises proportions. L’encre était de couleur vert menthe et je pensai mais ce n’est PAS un dollar américain, tout en le tournant et en le retournant pour l’inspecter des deux côtés avec méfiance. Il y a des chameaux ailés cachés dans le filigrane! Et George Washington porte une barbe et un turban pointu! Et des lunettes de soleil! Et il fume une cigarette! En fait c’est l’homme qui m’a vendu ces billets! Hé, revenez! Mais il était parti. Quand je revins à moi, je me trouvais dans le vestibule d’un hôtel, au sol couvert d’un épais tapis rouge. J’avais à ma gauche le bureau d’accueil et à ma droite cinq personnes allongées sur une épaisse moquette bleue, avec des oreillers et des coussins qui ressemblaient à la pelote à épingle en feutre, en forme de tomate, que possédait ma mère. Deux d’entre eux étaient des Asiatiques à la peau très sombre, qui me semblaient philippins. Je ne sais plus à quoi ressemblaient les autres, deux hommes et une femme en tenue de cocktail. Je me dirigeai vers eux et leur demandai parlez-vous anglais? Les Asiatiques acquiescèrent. Je leur demandai connaissez-vous un hôtel bon marché? Ils se regardèrent, l’un d’eux se retourna et dit oui, celui de Bold Pablo, il est très bien depuis qu’ils ont réparé les tuyaux. Je dis parfait, et où se trouve-t-il? Ils me répondirent descendez une longue rue, tournez à droite et marchez un moment. Je me remis en marche, je descendais une allée de planches qui s’éloignait de la mer. Bientôt je réalisai que je venais de me réveiller.
LE TEMPO D’UNE JOURNEE. Une journée s’écoule, je la passe tout seul, Philippe est occupé à son travail et à diverses tâches. J’écoute plusieurs fois un certain disque de musique pour piano d’Erik Satie, charmé par l’ambiance « française » qu’il diffuse dans l’appartement. Je lis, je prends des notes de vocabulaire, je me reproche de ne pas sérieusement chercher un moyen de gagner quelque argent. Finalement, je compose une petite annonce pour mettre sur les panneaux à l’université où Philippe enseigne le portugais, disant: « Etudiant américain, diplômé de l’Université d’Iowa, disponible pour cours d’Anglais et conversation », avec notre numéro de téléphone. Oui, je peux être votre tuteur américain. Je suis un « étudiant » de la vie. Je peux bavarder ou donner un cours. Peut-être puis-je trouver des gens qui veuillent perfectionner leur anglais, peut-être puis-je demander dix dollars de l’heure.
Je sors me promener, je fais du lèche-vitrine, l’écho de mes pas résonne en moi au rythme de la valse de Satie « Je te veux », mixée avec des phrases françaises que je sais par cœur pour les avoir lues et relues en essayant de bien distinguer leurs parties, leurs mécanismes, leur tournure. Le mystère insaisissable du français décourage toute tentative de comprendre clairement comment font ces gens pour construire leur pensée de cette façon. La principale chose à éviter, bien sûr, est de traduire mot-à-mot l’anglais en français: c’est souvent incompréhensible pour eux, et cela sonne bizarrement. Savoir comment dire quelque chose en français requiert principalement de pouvoir transposer la pensée de son anglais en quelque chose de différent mais que vous savez dire en français. Vous parlez autour des choses, plutôt que vous ne parlez des choses. C’est la seule façon de toucher la cible.
Je rentre à la maison, Philippe arrive peu après. J’en viens à lui dire, « Nous ne sortons pas assez » et il acquiesce d’un ton réservé. Il m’informe qu’il y a un vernissage, ce soir. Je me dis qu’en dépit de mon peu de goût pour ce genre d’activités, il serait tout simplement bon de sortir et d’aller coudoyer du monde. Sur ce, nous mettons nos manteaux et partons.
LA PLACE DE LA VICTOIRE est un important croisement de rues et de lignes de bus, avec un parking souterrain, et pendant la journée son agitation bruyante donne plutôt envie de fuir. La circulation incessante autour du rond-point, les étudiants bordelais courant en tous sens comme des oiseaux paniqués, les tentatives des opprimés pour tondre les passants, la course d’obstacles entre les crottes de chien, incitent à différer ou même à renoncer autant que possible à passer dans ces lieux. Le soir, l’endroit se transforme. Les éléments cités sont toujours bien présents, certes, mais la descente du soleil et l’apparition corrélative des sources lumineuses artificielles donne au cadre une atmosphère agréablement urbaine, comme si l’esthétique d’une place de grande ville restait incomplète sans la nuit, les étoiles et les néons. En y ajoutant une fine pluie, la scène me rappelle l’ouverture d’un film muet de F. W. Murnau, Le dernier des hommes.
Lorsque nous débouchâmes sur la place de la Victoire, en route vers notre vernissage, les rues étaient brillantes de pluie, comme enduites d’une couche fraîche de vernis, ou comme le blanc d’œuf sur la brioche. Les pneus, en roulant sur la chaussée, soulevaient une fine poussière d’eau, qui transformait leur habituelle rumeur caoutchouteuse en un crépitement humide. Une flèche bleue en néon clignotant, perchée au-dessus d’un immeuble de quatre étages, m’informait en lettres géantes que le R.U. CENTRAL avait là ses locaux. Elle disputait la vedette à un autre panneau de néon clignotant, LE QUARTIER LATIN. D’énormes bus articulés, grands comme des wagons de train, déboulaient sur la place, et dégorgeaient et aspiraient simultanément des passagers par leurs trois ouvertures.
Nous traversâmes ce décor, Philippe du pas rapide qui lui est coutumier, moi traînant toujours un peu en arrière, retardé à la fois par mon allure naturellement plus lente et par ma fascination pour le spectacle du paysage. Comme il arrive souvent, Philippe évite agilement quelque obstacle mouvant, un piéton, une voiture au passage clouté, tandis que moi, qui suis plus loin, je dois attendre pour passer. C’est le prix du tourisme.
Nous prîmes vers le sud une rue secondaire. La pluie légère, à peine humide, donnait à notre trajectoire confuse, à travers l’espace, la qualité d’un glissement à travers le temps, un climat onirique. Les bruits de la rue étaient assourdis par un matelas de moiteur épaisse, du fait de la bruine. Je remarquai avec intérêt l’effet produit sur le fort bruit de toux émis par quelqu’un qui crachait dans la rue, la combinaison de la proximité des façades et de l’air humide produisant un effet sonore comparable à celui auquel était soumise la voix d’Elvis Presley telle qu’elle était enregistrée aux Sun Studios de Memphis, Tennessee, au début de sa carrière. Ce qu’on appelle l’écho « slap-back ».
LE VERNISSAGE, ET LA SUITE. Nous parvînmes au vernissage dans les temps. Une foule se pressait autour de l’œuvre d’art, une installation comprenant de la vidéo et du son, transmis sur un labyrinthe de plastique noir tendu sur des châssis. C’était un concept simplet mais sur-produit, la minceur de l’idée ne suffisant à supporter le poids de la construction élaborée. Travail typique d’étudiant: une conception ambitieuse, le projet dépassant de loin le résultat. Nous allions partir, lorsque Philippe croisa Gilles, accroupi dans un coin, en train de faire un croquis et de gesticuler devant un homme à qui le croquis devait apparemment fournir quelque information nécessaire.
J’avais déjà rencontré Gilles lors de mon séjour en 1989. Personnage vif, au tempérament agité, Gilles sait comment s’amuser. Il nous invita à prendre un verre. Nous acceptâmes. Nous quittâmes la galerie du Triangle, traversâmes la place de l’église Sainte-Croix, et nous engouffrâmes dans un débit de boisson situé de l’autre côté. Le serveur semblait bien connaître Gilles et ses façons. Celui-ci commanda une tournée de kir, un cocktail de couleur grenat, composé de vin blanc et de cassis.
J’aime bien Gilles. Il est plein d’énergie et a un féroce appétit de parole. Tout au long de la soirée, il fit plusieurs sorties dans un anglais torturé et emphatique, malgré mes encouragements à me parler en français. Son accent en anglais ressemblait à du roumain bégayé, mais je pouvais très bien comprendre son français. Lui, Philippe et moi, nous étions assis et nous discutions dans la salle sombre et enfumée, trop petite pour toute sa clientèle, dix tables bondées de jeunes gens qui sans doute discutaient âprement des derniers problèmes culturels. D’autres tournées suivirent et, avant même de m’en rendre compte, j’étais assez gris pour ne plus me soucier de mon inhabileté à parler un français élégant et fluide. J’exposais laborieusement mes opinions à Gilles et à quiconque m’écoutait. Notre conversation était fréquemment interrompue par l’arrivée d’amis de Gilles et d’étudiants qui s’arrêtaient à notre table pour lui poser une question ou pour être présentés à « l’Américain ».
Tout cela continua bien après que le bar eut engagé des manœuvres afin de fermer. La salle se vida lentement, les chaises étaient placées à l’envers sur les tables, et Gilles trayait encore le bar.
A un moment, un homme qui nous avait rejoints et avec qui j’avais parlé de voyages (il semblait jaloux de ce que je sois passé d’un continent sur un autre, mais la jalousie changea de bord quand j’appris qu’il était allé au Maroc), suggéra que nous allions manger quelque chose, comme il n’était que 10 heures 30 et que sur le cours Victor Hugo, près de chez nous, le Los Dos Hermanos était encore ouvert et servait de la bonne cuisine espagnole. J’avais faim aussi, et c’est ainsi que Philippe, Gilles, moi et cet homme, nous nous entassâmes dans la voiture de ce dernier et nous cinglâmes à travers les canyons urbains vers ce havre.
LOS DOS HERMANOS est un café de forme étroite, avec une vitrine. Le mobilier, tout en formica et en acier chromé, très propre, style fin des années 50. Une table près du bar (dans un endroit aussi étroit, toutes les tables sont près du bar) était déjà occupée par des amis de Gilles. Nous nous installâmes à une table voisine. Philippe et moi commandâmes de la tortilla, le plat le moins cher de la carte. (Les tortillas espagnoles ont peu de choses à voir avec leurs homologues de New York, qui sont de minces galettes de maïs cuites sur plaque. En Espagne, et au Los Dos Hermanos, ce sont des omelettes avec des morceaux de pommes de terre et d’oignons, cuites des deux côtés, de plusieurs centimètres d’épaisseur, que l’on coupe en tranches comme un gâteau.
Gilles commanda une bouteille de vin et une assiette de ce qui ressemblait à du bacon cru. Toujours éméchés, nous reprîmes nos conversations de plus belle, quand Gilles sortit un appareil et se mit à faire des photos. Comme la tortilla n’était pas tout à fait à mon goût, je piquai dans l’assiette de porc fumé rouge rubis que Gilles laissait intacte. C’était savoureux comme du jambon. L’autre homme me proposa de goûter à son plat, de petits calmars à l’encre. C’était un aliment remarquable, d’un noir violacé, auquel l’encre donnait un goût sombre qui convenait à sa couleur. Gilles était maintenant en pleine forme, jacassant sur le fait qu’il était un artiste etc. A un certain moment, il fit cette déclaration pompeuse: « Je suis un peintre! »
J’attribuai ces paroles à l’ambiance du moment, réalisant que Gilles était aussi saoul que nous autres, mais songeant en même temps que la sobriété ne l’aurait pas nécessairement empêché de tenir ces propos. Je décidai de le taquiner un peu.
« Ah bon? dis-je, en désignant son importun petit appareil à flash. Mais ceci n’est pas un pinceau. »
Cela me semblait innocent, insignifiant, une petite pique pour essayer de dégonfler un peu son discours. Du moins c’est ce qu’il me semblait. Gilles se pencha, saisit son appareil et, d’un geste naturel et que l’on aurait même pu juger gracieux, le balança par-dessus son épaule, manquant de peu l’un des patrons du café. L’appareil heurta le bord du bar, rebondit, et se brisa en morceaux sur le sol carrelé.
Le bar sembla soudain calme et inconfortable, les regards suffocants de toute l’assemblée se tournèrent vers Gilles (et notre table), lequel ne semblait pas se rendre compte qu’il avait fait quoi que ce soit d’inconvenant.
Los Dos Hermanos n’était plus le même après cela. Philippe et moi restâmes encore juste ce qu’il fallait pour être polis. Je passai une minute ou deux à essayer de reconstituer l’appareil cassé, mais il manquait des pièces. Nous payâmes notre part, nous remerciâmes Gilles de cette bonne soirée, et nous regagnâmes en titubant notre appartement.
QUESTIONS, ET VAGUES REPONSES. Que ressent une personne venant s’établir dans une ville qu’elle connaît à peine, dans l’intention d’y rester assez longuement, parmi des gens qui ne sont pas des locuteurs naturels de sa langue natale, avec lesquels elle ne partage que les grandes lignes d’une ancienne méta-culture, et les traits superficiels d’une société post-industrielle? De quelle sorte et jusqu’à quel point peuvent s’établir des liens entre des gens qui sont nés avec des points de vue sur le monde séparés par un océan? Dans quelle mesure la sensibilité et l’observation attentive peuvent-elles surmonter les limitations imposées par le manque de connaissance subtile d’un milieu dans lequel on n’est qu’un visiteur? Voilà quelques unes des questions auxquelles je me suis confronté ces derniers mois, et je commence à peine à dessiner l’esquisse d’une réponse.
Comme on peut s’en douter, la différence linguistique me rappelle constamment à mon extranéité et dresse continuellement des barrières potentielles avec lesquelles il faut s’arranger, sous peine qu’elles ne deviennent des barrières effectives. Par exemple, quand un étranger pose une question à un indigène, pour demander son chemin, ou pour se renseigner sur un article dans un magasin, l’indigène a toutes les raisons de s’attendre à ce que la personne qui a posé la question comprenne la réponse. Bien que je fasse indéniablement des progrès dans ma compréhension du français parlé, il m’est arrivé de croire que j’avais compris la réponse, avant de réaliser qu’il n’en était rien.
Cette limitation de la compréhension a aussi l’effet, parfois, de susciter des liens qui peuvent être intéressants sur le moment, mais ont peu de chances de se prolonger au-delà. Il arrive que les gens soient charmés par votre extranéité et vous voient comme une sorte de grand enfant dont ils doivent s’occuper (dans certaines situations, ce point de vue est exact). Ils peuvent vous prendre à part et vous prodiguer leur attention, se donner du mal pour s’assurer que vous ne vous ennuyez pas, et que tout problème culturel délicat est résolu. Je ne reproche pas ces tentatives. Après tout, elles sont habituellement sincères.
D’autres veulent scruter jusqu’au plus profond votre point de vue particulier sur leur culture. Ils sondent votre perception avec des questions précises, afin d’obtenir en quelque sorte un point de vue extérieur sur leur culture, pour compléter le leur. Ces efforts de communication sont à la fois gratifiants et frustrants, car mes idées sur la France, en toute circonstance, sont d’une complexité à laquelle ma capacité ordinaire de les exposer est inadaptée. Bien que beaucoup de gens ici parlent un bon anglais, il arrive qu’eux et moi ne partagions pas nécessairement le même vocabulaire ou pire, que nous n’accordions pas la même interprétation à ce qui est dit et entendu, y compris en anglais.
Alors, vous improvisez. Vous essayez de ne pas enliser la conversation en posant trop de questions sur chaque mot incertain, ou sur le sens précis de certain usage. Il est parfois nécessaire de le faire, mais la plupart du temps, vous pouvez déduire du contexte ce que vous avez besoin de savoir. C’est généralement suffisant. Mais je crains que cela n’ait plus d’une fois fait croire que je connaissais le français mieux que je ne le connais réellement. Cela se produit parce que vous hochez machinalement la tête en signe de compréhension et il est parfois trop tard quand vous réalisez que vous avez acquiescé à une proposition que vous n’aviez pas vraiment comprise, et que la conversation a pris une autre direction à ce moment-là. Vous vous apercevez que vous avez perdu vos repères dans cette mer de mots, et votre interlocuteur peut s’en rendre compte.
Etre un étranger peut tantôt vous exalter, ou vous conduire au désespoir. On frissonne de voir ce qui est très ordinaire avec un regard neuf, et d’établir des connexions entre l’expérience inhabituelle et ce que l’on connaît déjà. Un certain désespoir provient de la frustration due à l’échec inévitable de la communication, et du processus long et compliqué par lequel on apprend à comprendre et à s’exprimer d’une façon totalement nouvelle. En outre, pour ajouter à la difficulté, différentes manières de dire les choses s’accordent souvent avec différentes manières de conduire les échanges sociaux. Vous disposez souvent de trop peu d’information pour avoir une vue complète de la situation dans laquelle vous vous trouvez. La quantité de choses qu’il semble nécessaire d’apprendre pour simplement tenir une conversation dans une langue étrangère est décourageante.
INVITATIONS ET MANIFESTATIONS. Malgré les remarques précédentes, je me réjouis, car je commence à pouvoir faire des incursions dans la vie culturelle de Bordeaux. Certainement, je passe de longues journées devant mon ordinateur, à taper les mots grâce auxquels une œuvre de papier se trouve maintenant devant vos yeux. Mais curieusement cette activité solitaire, hermétique, semble être la clé de mon interaction sociale, car je me suis aperçu que beaucoup de Bordelais s’intéressent à ce que j’ai à dire sur eux et sur leur ville.
Il y a un mois de cela, Philippe et moi fûmes invités à participer à une exposition informelle, une sorte de foire artistique qui se préparait. Intitulée Aux 500 diables, cette manifestation devait impliquer une grande variété d’artistes locaux et divers producteurs culturels. Les participants devaient exposer dans de nombreux lieux à travers Bordeaux, Aux 500 diables étant l’enseigne générale pour toutes les activités qui se déroulaient dans ce cadre. La section nous concernant était consacrée aux éditeurs indépendants, catégorie dans laquelle je suis éminemment qualifié. Cela devait se tenir au café Grand Phylloxéra, un lieu culturel situé rue de Ruat, que j’ai déjà mentionné.
J’écris ceci après trois semaines de rapports avec cet établissement, et je peux témoigner sans réserve que le Phylloxéra est une excellente entreprise dans une ville comme celle-ci. Elle est gérée par des gens qui proposent au public un lieu où se rassembler, boire du vin ou du café, manger à un prix raisonnable, dans une ambiance résolument artistique. Les gens viennent ici pour installer des œuvres d’art, jouer de la musique (sur la petite scène ou aux tables mêmes), discuter, consulter la copieuse collection de revues d’art à disposition. Malgré quoi l’endroit est étonnamment humble, sans prétention. Le Phylloxéra, en un mot, soutient les arts, en principe comme en pratique. Philippe et moi, comme participants, nous nous vîmes servir des boissons pour lesquelles les gérants refusèrent tout paiement, et le deuxième samedi on nous offrit même un repas. Ceci en dépit du fait que pour faire place à nos expositions, l’activité commerciale ne se déroulait plus que dans la moitié du café.
L’homme qui nous a invités à participer Aux 500 diables, nommé Stéphane, une connaissance de Philippe, produit et distribue des disques de musique underground, expérimentale, bruitiste, abrasive, et d’autres catégories difficiles à définir précisément. Il connaissait mon groupe, puisqu’il est le distributeur local de notre label et, ayant eu vent de ma présence à Bordeaux, avait souhaité me rencontrer. Il me téléphona et nous prîmes rendez-vous.
Voilà comment je me retrouvai en train d’appuyer sur la sonnette de son appartement rue Abbé de l’Epée, un beau mercredi matin, entre les averses apparemment caractéristiques de cette époque de l’année. Chez lui, une pièce est dominée par un empilement de postes de télévision dans un coin, et une bibliothèque bourrée de livres, parmi lesquels Sade (c’est-à-dire « de Sade » pour mes lecteurs américains) est sur-représenté. Au bout d’un étroit couloir aux murs couverts d’affiches et de photographies, derrière une pile d’ossements humains, se trouvait une cuisine propre et ordonnée, en face d’une chambre contenant la plus complète collection imaginable d’effigies de Bart Simpson. Nous nous entretînmes dans son bureau, aux grandes étagères remplies de disques et de cassettes, autour d’un thé fumé. Il me montra les disques et les cassettes qu’il distribuait, et nous parlâmes de mes projets à Bordeaux, dont je n’ai moi-même qu’une idée assez floue. C’est alors qu’il m’invita à participer Aux 500 diables et m’informa d’une réunion qui devait se tenir la semaine suivante au Phylloxéra, pour laquelle tous les participants se rassembleraient et discuteraient de leurs plans.
Le jour de la réunion, nous nous retrouvâmes assis autour des tables du café avec cannettes de bière, verres de vin et tasses de café, à faire des projets. C’était une occasion de rencontrer tous les autres participants et de nous informer sur toutes les conditions de l’opération. Il y avait des représentants d’une demi-douzaine de secteurs culturels, allant de la musique électronique et alternative à la micro-édition artisanale.
C’est là que je rencontrai Guido, un Allemand vivant à Bordeaux, qui fait de la musique et des performances. Il me parla du projet internet qu’il proposait avec sa partenaire Isabelle Chemin pour l’opération Aux 500 diables, et pour lequel il cherchait une photo et un bref texte à mettre en ligne. Nous convînmes d’un rendez-vous à leur studio, pour me montrer son équipement informatique et surtout pour faire une photo de moi destinée à ma « page » sur le world wide web.
FROMAGES DU TEMPS PASSE. Après la réunion préparatoire Aux 500 diables, Stéphane nous invita chez lui pour goûter des fromages et des vins. Comme beaucoup de gens qui s’occupent de musique ou d’art, il a un gagne-pain: il travaille comme serveur dans un restaurant de luxe, joint à un magasin spécialisé dans ces deux types de marchandises, et s’était procuré quelques spécimens remarquables dont il voulait nous faire profiter. Nous acceptâmes volontiers son invitation.
Le fromage est un aliment passionnément apprécié en France, et auquel il semble que l’on accorde une attention considérable, sur le plan esthétique entre autres. En témoigne la citation suivante du Mitchell Beazley pocket guide to cheese (par Sandy Carr, Londres, 1985):
Le fromage français est sans aucun doute le meilleur du monde. Bien que l’on puisse trouver dans d’autres pays certains fromages qui soient aussi bons, ou même meilleurs, que les meilleurs fromages français, aucun pays ne présente un choix de fromages dont la créativité, la haute qualité, l’authenticité et la grande variété de saveurs et de textures, approchent seulement ce qu’offre la France.
D’un autre côté:
L’Amérique du Nord n’a pas, en général, été très douée en fromages, bien que plus de fromage et plus de sortes de fromages soient produits là, que nulle part ailleurs au monde. Certains sont de bons fromages naturels ... malheureusement trop souvent noyés dans la masse des fromages et des laitages anesthésiés, homogénéisés, artificiellement colorés et parfumés, pré-emballés, pré-tranchés, pré-coupés, pré-râpés, on croirait parfois pré-digérés.
A ce qu’il me semble, il serait difficile de surestimer l’importance du fromage aux yeux des Français. (On connaît mieux, je crois, leurs sentiments pour le vin). En anglais d’Amérique, nous possédons l’adjectif cheesy, que nous appliquons avec mépris à tout ce qui manque de caractère ou semble avoir été produit sans soin. Il n’est pas bien difficile de deviner d’où vient cette notion: il suffit pour cela d’absorber une boule de Velveeta™ ou de Cheez-Whiz™, et l’on comprend aussitôt quel respect ont nos grands producteurs de fromage pour leur produit. Il serait possible de traduire en français le mot cheesy, mais le concept de fromage lui-même ne coïnciderait pas avec cette signification. Les Français adorent le fromage, mettent un soin artisanal à le produire et à le manger, et vouent un culte laïque à ce qui n’est, en réalité, que du lait archi-pourri. (Remarquons à ce propos que dans le domaine des statistiques, ce que l’on appelle en Amérique un pie graph8 se nomme en français un camembert).
8. Soit un graphique en forme de tarte.
Stéphane claironnait qu’il y avait en France tant de fromages, qu’il serait possible d’en manger un différent chaque jour de l’année, et qu’il en resterait encore bien d’autres. A la fin de chaque repas, on peut toujours s’attendre à ce que l’hôte ou l’hôtesse apporte en dernier lieu le fromage. Le plateau contient toujours de petits morceaux qui, pris sur un bout de pain croustillant, apportent un bon complément au repas. Je trouve, aussi, que cette pratique semble favoriser la digestion.
Il existe une variété déroutante de fromages, et l’on me presse, avec mon palais sans éducation, de discerner des nuances entre un fromage qui sent le purin et un autre. Je ne veux pas rabaisser leur valeur: certains des fromages qui sentent le plus le purin sont effectivement les plus savoureux. Et je préfère toujours ces fromages aux saucisses rouges qui sentent le chien mouillé. A la fin de mon séjour ici, je pourrais être tenté d’écrire, dans mon propre Panégyrique, un chapitre III consacré à mes expériences hasardeuses avec les fromages français9. A supposer que mes artères tiennent jusque là.
9. Allusion au chapitre III, consacré aux vins, du Panégyrique de Guy Debord.
Je dois avouer que je n’étais pas préparé à ce qui nous attendait chez Stéphane. Notre hôte eut la délicatesse de ne nous présenter pas moins de 16 fromages différents, tous de première qualité, sans parler des quatre vins provenant du Chili, de Nouvelle-Zélande, du Portugal et bien sûr de France. Les fromages étaient si nombreux que je ne me souviens pas de tous, mais la mimolette orange et friable, un vieil édam du nord de la France, fut mon préféré. Il y avait des fromages friables et des fromages pâteux. Il y avait des fromages qui piquaient le palais, et ceux qui enrobaient la langue d’une saveur subtile et d’une douceur veloutée. Il y avait des fromages à la croûte dure, impénétrable, et d’autres, comme le brie, à la molle croûte blanche. (Philippe semble quelque peu irrité quand il me voit enlever cette croûte avant de manger le fromage; au contraire, sa mère m’approuve et trouve ces croûtes dégoûtantes). Le clou du plateau de Stéphane était un vieux (oh oui, je pense même qu’il était pré-romain) fromage de chèvre corse, Stéphane étant lui-même d’origine corse. Il était très dur, de couleur verdâtre, et très agressif pour les papilles gustatives.
A un certain moment, me trouvant submergé par toute cette libéralité, je regardai Philippe de l’autre côté de la table. Je n’osai interrompre son évidente extase par aucun commentaire ni aucune question. Son visage radieux semblait témoigner d’un des plus grands plaisirs que puisse éprouver un Français.
SERENADE A BERGERAC. Dans l’intervalle entre le repas de fromages et la manifestation au Phylloxéra, nous avions décidé d’aller dans l’intérieur des terres, à Bergerac, pour la semaine de vacances de Philippe et Samuel. Philippe était évidemment impatient de quitter la ville quelque temps, car il a le projet d’acheter une petite parcelle de terre où il puisse se reposer, réfléchir et se consacrer à deux de ses passions brûlantes, les oiseaux et les arbres. Le séjour à Bergerac, chez la mère de Philippe, nous offrait la possibilité d’emprunter sa voiture pour aller prospecter les terrains à vendre.
Philippe, Samuel et moi, nous prîmes le train un mardi après-midi, et nous fîmes un voyage sans histoire à travers la campagne française et ses nombreux villages. Bien que le train se fût arrêté à plusieurs reprises pour laisser monter ou descendre des voyageurs, nous arrivâmes à Bergerac en seulement quatre-vingt-dix minutes. La mère de Philippe nous attendait à la gare. Je pense qu’elle partage une certaine affinité spirituelle avec ma propre mère, car dans les jours précédents, elle avait téléphoné à Philippe pour lui dire que nous devions lui apporter notre linge sale, ainsi que le fait ma mère lorsque je dois lui rendre visite.
Bergerac est une petite ville sise à cheval sur la Dordogne, et dont les environs semblent principalement consacrés à la vigne. Elle se situe dans la partie de la France où le dialecte occitan prédominait jadis. Il est encore parlé dans certains endroits, et la pancarte à l’entrée de la ville porte à la fois son nom français et sa variante occitane, Brageirac. Comme dans beaucoup de ces villes, il est facile de distinguer le quartier ancien des additions ultérieures. Les rues du vieux Bergerac sont plus nombreuses, plus étroites et disposées de façon plus chaotique. Quelques uns des plus anciens bâtiments du centre-ville sont remarquablement semblables aux maisons anglaises de style Tudor, avec des murs à colombages hourdis de plâtre et de briques, et certaines datent de la même époque, autour du XVIème siècle. Souvent les rues étroites de Bergerac louvoient, montent et descendent selon la pente du terrain, passablement plus vallonné qu’à Bordeaux, ce qui le rend plus pittoresque et charmant.
Nous visitâmes un certain nombre de chapelles pour y regarder les vitraux, comme d’habitude. Dans l’une d’elles, la procédure pour entrer avait quelque chose de médiéval et de cinématographique. Nous appuyâmes sur une sonnette à l’extérieur, et nous attendîmes plusieurs minutes avant qu’une bonne sœur âgée ne nous réponde. Elle était occupée par quelque tâche urgente, mais elle finit par accéder à notre demande. Elle tira sur un cordon qui fit sonner une vieille cloche, pour appeler une autre femme (pas une nonne) qui n’était pas haute d’un mètre cinquante et qui nous conduisit à la chapelle. Il était évident que notre requête n’avait rien d’habituel, et j’eus l’impression que nous dérangions la routine rigide de leur vie quotidienne, de l’ennui monastique, peut-être agréable pour elles, qui régnait dans l’établissement.
En pénétrant dans la chapelle, je remarquai distraitement ce que je pris d’abord pour la statue d’une nonne, en train de prier à genoux devant une des stations du chemin de croix. J’étais mollement absorbé par un détail d’un des vitraux lorsque je vis, tout d’abord dans le coin de mon champ visuel, puis en tournant les yeux vers elle, la « statue » tendre ses bras dans un geste qui pouvait tenir du désespoir, de la joie, ou du simple besoin de calmer une démangeaison dans son dos. Elle fit le signe de la croix, puis se dirigea, dans un silence absolu, vers la station suivante. Elle ne prêta aucune attention à notre présence, durant les quelque vingt minutes que nous restâmes là. Pendant ce temps, elle pria devant trois stations. A ce rythme, calculai-je, les onze restantes lui prendraient encore plus d’une heure.
Un autre jour, nous nous promenâmes dans la campagne. Nous allâmes regarder l’extérieur du château de Monbazillac, siège du vignoble du même nom. Nous grimpâmes en haut d’un ancien moulin des environs, d’où nous eûmes sur les terres environnantes une vue plaisante, quoique venteuse (le moulin avait été bâti là pour de bonnes raisons). Nous visitâmes une grande station hydro-électrique datant des années 1910, un barrage sur la Dordogne, d’où Bordeaux tire une part de son électricité. Un panneau expliquait l’échec des premières échelles à poissons disposées sur un bord, les poissons ne comprenant apparemment rien aux échelles à poissons et s’agglutinant au pied du barrage dans le vain espoir de regagner leurs territoires en amont. Nous visitâmes Saint-Pompon, un petit village médiéval avec un charmant ruisseau coulant le long de la rue principale. Saint-Pompon, ainsi nommée d’après saint Pomponius, s’enorgueillit d’une très vieille église (XIIème siècle?).
Le dimanche de notre départ, nous nous rendîmes dans l’une des propriétés qui intéressent Philippe. Il avait plu pendant presque toute la semaine et il tombait encore des gouttes pendant cette visite. Une partie du chemin menant au terrain était devenue un affluent du proche ruisseau. Le sentier traversait une zone de bois et de friches. A quelques minutes de marche de l’endroit où nous nous garâmes, se trouve la parcelle qui intéresse Philippe. Le prix en est très bas, pour une raison évidente: c’est un arpent de broussailles, et difficile à pénétrer. L’endroit présente certains traits qui enchantent Philippe: il est situé le long d’un ruisseau, tout entouré d’arbres, et bien à l’écart des routes carrossables. S’il l’achète, il faudra beaucoup travailler pour pouvoir en faire un usage récréatif, mais cela peut être en soi une source de satisfaction.
AUX 500 DIABLES! La manifestation au Phylloxéra s’est bien déroulée. Nous devions être sur place à 11 heures du matin pour nous installer, et nous y fûmes. Les portes ne devaient ouvrir officiellement qu’à 2 heures, mais Philippe et moi n’avions pas besoin de tout ce temps pour nous préparer, car nous avions peu de choses: Philippe ses Lettres documentaires et moi quelques cd et des exemplaires de The Expatriot. D’autres personnes présentaient des étalages mieux fournis. Nous étions en tout une demi-douzaine de « producteurs indépendants », dans la salle latérale du Phylloxéra. Cet arrangement était valable également pour les deux week-ends suivants, car nous avions convenu de vouer à notre présentation trois samedis après-midis de suite.
The Expatriot a bien marché, à ma surprise. Il est vrai que je le vendais très peu cher, 5 francs l’exemplaire, mais en ces trois après-midis, j’ai vendu six abonnements à 30 francs et plusieurs séries complètes. J’ai vendu en outre cinq cd à 100 francs, ce qui est nettement plus bas que le prix moyen des cd en France, si bien que je suis reparti avec quelque 700 francs dans la poche (environ 140 dollars). Mis à part ces ventes, et je pense que c’est plus important, j’ai reçu deux propositions pour présenter mon travail devant un public. La première pour présenter la musique de mon groupe sur une radio, l’autre pour faire une causerie devant une classe de composition musicale en mai. J’étais bien aise.
Il n’y avait jamais grand monde qui venait voir nos affaires, mais il y avait toujours quelqu’un. Des amis de Philippe venaient, regardaient, et restaient une ou deux heures à discuter en prenant du café. C’était agréable et convivial. Si quelqu’un me posait une question à laquelle je ne pouvais pas bien ou pas du tout répondre en français, Philippe intervenait pour m’aider. Plusieurs personnes trouvèrent ma publication intéressante, mais ne savaient pas l’anglais, et donc ne voulaient pas l’acheter. Certains des exemplaires ont été vendus à des personnes qui avaient été mentionnées dans un des numéros, elles semblent donc intéressées par la façon dont je les décris. Mais je crois que le principal attrait, pour certains acheteurs, c’était que The Expatriot présente en quelque sorte Bordeaux, leur ville, vue par un étranger. C’est ce que certaines personnes m’ont dit tout en me donnant leur d’argent. Malgré la banalité de ces souvenirs, ils semblent offrir un changement de perspective que mes lecteurs de Bordeaux trouvent appréciable. En cela, ils partagent peut-être mon propre changement de perception, ce pourquoi je suis venu ici, et je savoure ce changement, auquel je ne m’attendais pas.
L’UN DES DIABLES FRAPPE. A la fin du premier samedi Aux 500 diables, Gilles fit son apparition. C’est aimable à lui, pensai-je, de manifester ainsi son soutien. L’après-midi touchait à sa fin et les exposants commençaient à remballer leurs affaires. Gilles nous offrit de la bière et, après la fermeture de l’exposition, nous nous assîmes et nous discutâmes. Bientôt Gilles nous demanda quels étaient nos projets pour dîner, et comme nous n’en avions pas, il nous invita à manger avec lui sur place, au Phylloxéra. Nous acceptâmes. Pendant ce temps, comme c’était samedi soir, l’autre partie du café se remplissait de buveurs et de dîneurs. Nous décidâmes de prendre notre repas dans la salle d’exposition.
L’arrivée de Gilles est toujours un grand moment. Il a de la verve et du charisme. Il a un don du bavardage. Il adore divertir et être diverti. Son argent n’est pour lui qu’un moyen d’avoir du bon temps avec ses amis, il est fait pour ça. Quand il vous a invité à boire, il se sent insulté s’il vous voit chercher de l’argent dans votre poche. Il a aussi le chic pour faire des commentaires outrageux qui, en même temps, vous stimulent à lui répondre, mais il excelle à maintenir assez de joie et de légèreté. C’est un grégaire, un bateleur linguistique, il est au centre de l’attention mais lui-même attentif. Sa position déclarée est qu’il « hait » les Américains, et cependant il passe beaucoup de temps à m’expliquer des nuances de la culture et de la langue françaises, comme si j’étais en quelque sorte sous sa tutelle.
Nous étions assis autour de deux tables carrées rassemblées, Philippe et moi, avec Gilles et son amie. Bertrand, un des exposants, qui présentait une délicate série de pseudo-constellations, faites de trous d’épingle dans du papier noir disposé devant une lampe, était là aussi. Nous passâmes commande. Pour Philippe et moi le menu du jour, tandis que Gilles, trop absorbé dans une démonstration pour s’interrompre longuement, dit au serveur d’apporter cinq plats de la carte, n’importe lesquels, pour lui-même et quiconque voudrait l’aider à les manger. Et une autre tournée.
Tout le monde s’amusait. Je me sentais moi-même très bien, j’appréciais cette occasion de me relâcher, après une après-midi passée assis au même endroit à essayer d’expliquer mon travail en français. J’avais vendu plus que je n’aurais cru, et j’étais content de prendre un bon repas au restaurant en bonne compagnie.
Avant de continuer, je voudrais insister sur ce point: mon français, tout en s’améliorant, n’est pas encore très bon, donc bien des choses m’ont échappé dans la suite des événements. Je les raconterai donc comme si j’étais sourd, ou comme si j’y avais assisté à travers une vitre épaisse, ce qui fut en effet mon impression pendant cette scène.
Un jeune homme (qui s’appelle lui aussi Stéphane, comme l’autre, qui avait alors quitté le Phylloxéra) entra dans la pièce avec une bouteille de vin et s’approcha de notre table. Nous le saluâmes. C’était apparemment une connaissance commune à Philippe et à Gilles. Stéphane s’adressait à Gilles, semblant lui proposer de son vin, et paraissant vouloir se montrer aimable. J’étais occupé à manger et à écouter vaguement, quand il m’apparut soudain, au bout de plusieurs minutes, que les termes de la conversation n’étaient pas spécialement amicaux. Je regardai le visage des deux hommes. Ils ne criaient pas, ni même ne haussaient le ton. Cependant Gilles, parlant rapidement avec des gestes de refus, ne cachait guère son impatience devant les propositions de Stéphane. Le visage de celui-ci était rouge comme une brique.
Je tâchai de comprendre ce qu’ils se disaient, sans y parvenir. C’était comme s’ils avaient brusquement adopté un autre vocabulaire, un qui ne se trouvait pas dans mon manuel de français. Leurs voix étaient étrangement basses, il semblait y avoir de l’eau bouillante sous le couvercle. Je compris mieux quand Philippe se pencha vers moi et me souffla: « Nous assistons à un psychodrame ».
Soudain Gilles bondit. Il cria un juron et se dressa de sa chaise, qui tomba derrière lui sur le sol. Il avait une fourchette dans la main et se jeta sur Stéphane pour la lui planter dans le ventre. Trop surpris pour faire quoi que ce fût, je restai assis tandis que Philippe et les autres se précipitaient pour contenir Gilles et séparer les deux hommes. La violente explosion de Gilles n’avait en rien calmé l’ardeur de Stéphane (la blessure, bien que le coup fût porté avec détermination, n’était pas grave), et ils continuaient de se crier des injures. Les gens du café, à ce bruit, entrèrent dans la pièce, évidemment inquiets.
Je pus comprendre que notre serveur menaçait d’appeler la police si les esprits ne s’apaisaient pas. Le gérant du Phylloxera essaya d’abord calmement de placer les deux hommes chacun dans une des salles. Comprenant bientôt l’inutilité de ses efforts, il explosa à son tour et cria à Stéphane de quitter la pièce. Les antagonistes acceptèrent alors de s’éloigner chacun dans un coin, mais Stéphane refusait de partir. Il se sentait offensé et ne voulait pas laisser tomber. Gilles, se jugeant apparemment satisfait d’avoir défendu son honneur, décida de se retirer, sans vouloir atténuer le moins du monde son hostilité. Il partit en faisant des gestes montrant qu’il estimait que c’était lui qui avait été offensé, et lui qui se sacrifiait pour ramener la paix. Il jeta quelques billets sur la table pour payer son dîner (et le nôtre) et s’en alla avec son amie.
THEORIE DU TOURISME. Ivan Chtcheglov ouvre son essai « Formulaire pour un urbanisme nouveau » (1953) par ces mots:
Nous nous ennuyons dans la ville, il n’y a plus de temple du soleil. Entre les jambes des passantes les dadaïstes auraient voulu trouver une clef à molette, et les surréalistes une coupe de cristal, c’est perdu. Nous savons lire sur les visages toutes les promesses, dernier état de la morphologie. La poésie des affiches a duré vingt ans. Nous nous ennuyons dans la ville, il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur les pancartes de la voie publique, dernier état de l’humour et de la poésie...10
10. Cf Internationale situationniste n° 1, 1958.
Les mêmes mots, avec quelques variations tactiques, pourraient être détournés pour les appliquer au tourisme, dont Guy Debord dit dans son essai « Introduction à une critique de la géographie urbaine » (1955): « drogue populaire aussi répugnante que le sport ou le crédit à l’achat ».
Le voyage, aujourd’hui, comme les boissons préférées de Debord, a perdu une grande part du goût qu’il devait avoir il y a quelques décennies. Les impératifs de l’industrie et la demande d’une population de plus en plus cosmopolite concentrée dans les grands centres urbains du monde ont abouti à de grandes ruées vers une fameuse « culture mondiale » qui menace d’être aussi homogène et ennuyeuse qu’elle est universelle. Le processus n’est pas encore abouti, c’est certain, mais le voyageur sensible d’aujourd’hui doit être de plus en plus frappé par les apparentes similitudes entre son lieu d’origine et ceux qu’il visite, plutôt que par leurs différences.
Honnêtement, je me concentre là sur l’aspect négatif de ce problème, dans la mesure où il est présent dans ma situation actuelle, qui est cependant loin d’être morne.
En flânant dans les rues de Bordeaux, je m’amuse à noter tout l’anglais que je peux lire sur les noms des magasins, sur les chemises des passants, dans la musique s’échappant de la porte ouverte des bars. Il est facile de distinguer le véritable anglais de celui qui est produit localement. Bien sûr, la musique est le plus souvent de la pop music britannique ou américaine, et dans ce cas l’emploi de la langue est authentique, bien que l’on puisse être choqué par l’effet produit sur ce qui reste d’atmosphère « française ». L’autre anglais est plus naïf, et donc plus divertissant. Un magasin en face de chez nous s’appelle Candi Cool. Juste à côté, un autre se nomme Feeling. Un peu plus loin se trouve Le Beverly Hills Grill Room. Un grand homme musclé, aux biceps saillants, qui passe derrière le banc où vous êtes assis, porte un sweat shirt disant Sporty Boy.
DIFFERENCES, ET SIMILITUDES. Hier soir Patrick, notre voisin d’en bas, un ami de Philippe, m’a demandé simplement si les Etats-Unis me manquaient. Je ne fus pas long à répondre, « Un peu ».
Ma réponse m’a surpris moi-même, car depuis tout le temps que je suis en France, j’ai été frappé par les similitudes, plus que par les différences. Je classe ces observations sous la rubrique « impérialisme culturel ». Mais quand je suis venu ici, je souhaitais presque subir un violent choc culturel, chose que l’Amérique et l’Europe semblent avoir comploté de me refuser. Les deux, après tout, partagent la culture de l’Occident, sur laquelle l’Amérique semble étendre une ombre de plus en plus grande. Je suppose que j’en attendais trop en croyant trouver encore ici beaucoup d’étrangeté, surtout que c’est ma troisième visite en France. Ma plus grande crainte est que le monde devienne trop homogène, et que finalement le mot « voyage » et les expériences particulières qu’il implique, ne perdent toute signification.
Alors, si les similitudes l’emportent sur les différences, pourquoi l’Amérique me manque-t-elle, si peu que ce soit? Je pense que c’est parce que ces similitudes, aussi voyantes soient-elles, sont en fait superficielles. Et qu’en commençant à pressentir l’existence d’autre chose sous cette couche superficielle, je tâte de ce choc culturel, après tout.
Une grande part de ce sentiment vient du sens de la commodité qui m’a été inculqué, et qui est un trait saillant de la culture américaine. Je sais sur quoi je peux compter, là-bas. Ici, c’est en partie un jeu de hasard, et pas seulement à cause de mon ignorance. En général les magasins ne sont pas ouverts le dimanche, et certains ferment chaque jour pendant deux heures vers midi. (Ce n’est pas très grave, mais c’est quelque chose à savoir). Je n’ai jamais payé de droits de douane aux USA, mais quand j’ai reçu la dernière caisse de mes affaires envoyée par ma sœur, j’ai dû payer 80 dollars de taxes, pour une caisse de vêtements et de cd dont la valeur déclarée était de 200 dollars. Il y a aujourd’hui une grève de la poste (en même temps qu’une grève des éboueurs et une autre des cheminots). Le bureau de poste était quand même ouvert, mais il n’y avait pas de courrier dans la boîte, que des prospectus. La seule grève postale de l’histoire des USA remonte, je crois, à 1973. Tout le monde était abasourdi. Les Français ne semblent être que vaguement ennuyés.
Mon ami John, qui vit à Prague depuis plus d’un an, m’avait prévenu que je ne me sentirais jamais chez moi. Je commence à le comprendre, à mesure que je réalise combien, malgré tout ce que nous avons en commun avec le reste du monde, il nous est aussi difficile de nous débarrasser de nos attentes les plus banales, que de mauvaises habitudes. Elles colorent toutes nos perceptions, et tout conscient que l’on soit de ce principe, on ne peut s’empêcher de se sentir sur la touche quand l’inattendu se produit inévitablement.
Mais tout ce que j’ai mentionné n’est que superficiel, et sans grande importance. Tout cela serait sans doute balayé si, par exemple, les Japonais prenaient dans le monde la place qui fut celle de l’Amérique pendant la plus grande part de ce siècle. Il y a des choses profondes en France, et partout ailleurs, qui ne seront jamais annulées par cette fine couche de peinture.
SUR LES BOISSONS. « Alors, tu n’as pas renoncé au Coca-Cola? » me dit-elle dans son français parfait, qui me cingle comme une accusation. J’arrêtai devant mes lèvres le verre embué, rempli du liquide brun pétillant.
« Non, expliquai-je. Je l’aime bien. »
Chez nous, cela nous semble naturel, et nous nous servons de cette boisson pendant et entre les repas, pour insuffler un peu d’énergie dans les moments qui en manquent. A l’étranger, le Coca-Cola est un drapeau aussi reconnu que la bannière étoilée. Et aussi connoté, j’ai l’impression.
Bien que les Français boivent de toute évidence beaucoup de coke, ils semblent avoir besoin d’instructions. Ici, toutes les boîtes de Coca portent la mention « Se boit très frais ». On comprend facilement pourquoi. Les Français vivent dans un monde où l’on applique des rituels assez précis quant à la durée pendant laquelle on doit mettre un vin à rafraîchir ou au contraire à chambrer. Et bien sûr, les règles diffèrent selon les vins. C’est peut-être pourquoi les règles pour boire du Coca-Cola sont facilement oubliées, et doivent être rappelées.
J’avais assez tôt compris qu’il existe de telles règles, mais Philippe est plutôt informel sur ces questions, et semble toujours préférer boire du vin blanc, avec quoi que ce soit. Il considère que boire du rouge ne lui apporte pas l’expérience spirituelle du blanc. J’ai donc été conduit à croire que la rigide formalité du quel-vin-va-avec-quoi n’était plus qu’une relique, de même que les mœurs sexuelles ou vestimentaires ont été libérées au fil du siècle.
Mais apparemment non, ou pas pour tout le monde. A un dîner, on m’avait offert pour l’apéritif du vin rouge, que j’avais accepté volontiers. Quand le repas fut servi, je n’avais pas encore fini mon verre, et je l’emportai donc à table. C’était un dîner de poisson. Eh bien, pensai-je, on est supposé boire du blanc avec ce plat, mais je voudrais finir mon rouge. Regard ébahi de l’hôtesse quand je refusai poliment le vin blanc qu’elle me proposait.
Au milieu du repas, ayant fini de boire mon vin rouge, je voulus goûter le blanc. Je m’en servis un verre. Quand nous en fûmes au fromage, je n’avais pas encore fini de boire mon vin blanc, et j’y tenais. L’hôtesse m’offrit du rouge. Je la remerciai poliment, expliquant que je voulais terminer mon blanc.
Elle ne put se retenir de dire: « Oh, il veut boire du rouge avec le poisson, et du blanc avec le fromage! » Il n’y avait rien de méchant dans ses propos, cela semblait être une simple remarque.
« Laissez-le donc tranquille », dit Philippe. Mais malgré sa protection, j’ai décidé d’adapter dorénavant mon vin aux plats servis.
GEORGIA ON MY MIND. J’ai récemment développé un intérêt avide, irrationnel, pour la Georgie. Je ne peux pas bien l’expliquer, et je vais donc me contenter d’expliquer comment cela m’est venu.
J’ai le souvenir, du temps que j’étais étudiant en linguistique, d’avoir recherché des grammaires de langues peu connues, afin de pouvoir les comparer, un peu comme un amateur peut comparer les timbres de sa collection. L’une de mes « découvertes » fut le georgien, qui est probablement l’une des plus anciennes langues encore parlées, et qui semble n’être apparentée à aucune autre. Son alphabet, qui provient du phénicien (sans être passé par le grec, comme le nôtre), me paraît attirant et gracieux.
Les Georgiens eux-mêmes affirment, et les étrangers qui en ont quelque expérience tendent à confirmer, que leur langue est capable d’exprimer tout ce qu’il est possible d’exprimer dans toute autre langue du monde, grâce à un assortiment extrêmement complexe de préfixes et d’infixes ajoutés aux verbes, et qui (j’ai trouvé cela très intéressant) indiquent non seulement le genre et le nombre du sujet qui accomplit l’action, mais aussi le genre et le nombre de l’objet direct, et en outre si l’action s’accomplit ou pas au bénéfice du sujet, ou de l’objet, ou d’aucun des deux. Beaucoup de phrases grammaticalement complètes, en georgien, sont constituées d’un seul mot.
Il existe ici une collection de livres de poche, comptant chacun quelque 120 pages, publiée par les Presses Universitaires de France. Cette « collection encyclopédique », intitulée Que Sais-Je?, comprend plus de 3000 volumes, portant chacun sur un sujet précis, exposé brièvement mais sérieusement. M’avisant dernièrement qu’il existait un Que Sais-Je? sur la Georgie, je l’achetai et le lus d’un trait, du début à la fin. J’y découvris un fait qui attira aux Georgiens le respect de Philippe: ils passent pour être les inventeurs du vin.
Pourquoi ce surprenant et soudain regain d’intérêt pour ce qui n’est, après tout, qu’une question ésotérique? Je devine que je cherche encore l’étrangeté qu’une part de moi trouve insuffisante ici. Isolés parmi de lointaines montagnes et protégés du présent par soixante-dix années de communisme soviétique, j’imagine que les Georgiens ont de l’étrangeté à revendre. Il est encore plus excitant de songer que ce petit pays peut être gagné d’ici par voie de terre, il suffit de prendre un train et d’y aller, si je veux. La Georgie m’apporte une sensation jubilatoire de possibilité, d’ouverture et d’aventure, et j’ai vraiment envie d’y aller.
Si je décidais d’entreprendre le voyage, il conviendrait que je tempère mon enthousiasme romantique pour la Georgie, avant de partir, par une forte dose de scepticisme, afin de ne pas être trop déçu par ce que je fais, et de ne pas finir sur un constat d’échec.
[...]
POURQUOI JE FAIS CA. Certains d’entre vous se demandent peut-être pourquoi je me donne la peine d’écrire tous ces épisodes, dont la plupart sont, après tout, très banals. L’idée m’est venue qu’il s’agissait d’une entreprise vaguement égotiste, basée sur la supposition que quelqu’un peut éprouver quelque intérêt à lire des expériences que j’avoue très personnelles, ou même ennuyeuses, de ma vie à l’étranger. Comme si ces expériences étaient en quelque sorte uniques et que j’étais le seul à en avoir vécu de telles. Comme si quelque sagacité particulière me fondait à entreprendre ce que beaucoup d’écrivains largement plus habiles que moi ont réalisé avec succès.
Sur ce sujet, je repense à un de mes parents, qui voyage toujours avec divers équipements photographiques. Quand il est en voyage (je dis « il » mais il est inutile de spécifier le sexe), il a toujours hâte de passer à l’attraction suivante afin d’en prendre une image permanente, qu’il ajoutera à sa collection d’endroits visités. Tout en éprouvant réellement cette attraction , il « est » très peu sur place, au sens où il n’absorbe guère l’ambiance de l’endroit où il se trouve réellement. L’on pourrait dire qu’il ne voit même pas les lieux de ses propres yeux, mais seulement par la médiation d’un viseur. Il me semble que ce n’est pas vraiment de voyager qui lui plaît, mais de collectionner. Voyager est pour lui un simple moyen d’arriver à cette fin. Dans une certaine mesure, je fais de même: il est agréable de regarder les photos et les souvenirs d’un voyage. Mais il est plus important pour moi de m’efforcer de prendre conscience de l’endroit où je suis, de m’imprégner autant que possible de la saveur particulière de l’endroit. D’ordinaire, je ne prends pas tout de suite des photos. Si les circonstances le permettent, j’étudie les lieux. Je me place à différents points de vue pour voir ce qu’il y a de particulier. Je regarde en haut, en bas et autour, parfois pour la grande consternation de mes compagnons de voyage. Si je décide de faire une photo, je tâche de la cadrer de sorte qu’elle puisse ensuite me rappeler efficacement le souvenir et l’atmosphère, quand la photo est tout ce qui reste.
A mon avis, il semble d’une certaine façon presque (mais pas tout à fait) irresponsable de se donner la peine de voyager, si c’est pour oublier tous les détails mineurs, si captivants au moment de la visite, et qui donnent au séjour sa couleur. Il semble en quelque sorte qu’un détail ou qu’une impression n’est pas réelle tant qu’elle n’est pas enregistrée. Je sais que c’est une fausse impression, mais il est si facile de perdre un élément important de l’expérience à mesure qu’elle s’éloigne dans le temps. Nous savons tous que la mémoire est trompeuse. Elle efface certains détails, elle donne à d’autres une importance exagérée. Parfois un simple ticket de caisse est mieux à même de restituer l’ambiance d’un événement ou d’un endroit, que les enregistrements les plus exacts. Je le sais, parce que j’ai machinalement conservé tous les tickets de mon premier voyage en Europe, il y a dix ans. Non pour garder trace de mes dépenses, mais principalement pour conserver un souvenir précis des dates auxquelles j’ai visité certains endroits. (Pourquoi m’intéressais-je à ces dates précises? Franchement, je ne saurais dire).
Un exemple: un reçu pour une nuit passée à l’hôtel Terminus de Narbonne, en France, à un certain moment du mois de mars 1984 (je n’ai pas le document sous les yeux). Une petite feuille de papier quadrillé, avec un simple tampon indiquant le nom de l’hôtel, et les sommes écrites au stylo-bille bleu. Je me souviens du bruit du stylo sur le papier, de l’étroit vestibule, de l’employée entre deux âges, assise derrière un guichet en bois, avec l’inévitable clochette, le registre, les plantes en pot, etc. (Bizarrement, je n’ai plus aucune idée des traits de la dame). Je voyageais avec mon frère Roger. Nous avions décidé de poursuivre notre route ce jour-là (nous avions des cartes de train forfaitaires, donc nous pouvions nous arrêter où nous voulions). Tandis que nous attendions le départ de notre train, la voix des haut-parleurs demanda à tous les voyageurs, sur un ton assez calme, d’évacuer le train. Je ne comprenais pas pourquoi, mais nous suivîmes docilement les autres passagers sur le quai. Comme nous étions fatigués, nous décidâmes de prendre une chambre d’hôtel pour la nuit. Je me rappelle avoir demandé à l’employée de l’hôtel si elle savait ce qui était arrivé au train. « Il y avait une bombe, monsieur. » Il y avait eu une alerte à la bombe. Je me souviens du ton exact de sa voix lorsqu’elle dit cela, comme si elle était surprise que je n’eusse pas compris quelque chose d’aussi important. Je me rappelle avoir frissonné quelque peu en songeant que j’aurais pu me trouver innocemment dans une attaque terroriste. Comme c’est excitant, pensais-je (après tout, nous étions apparemment hors de danger, à ce moment-là). Je me souviens de l’étroit escalier en colimaçon conduisant à notre chambre au deuxième étage, et de la petite cage d’escalier ovoïde, au milieu du palier, qui permettait de voir jusqu’au rez-de-chaussée.
Dans ces écrits, peut-être inspirés au départ par la tendance à la collection décrite plus haut, je m’essaye à une autre chose, peut-être moins chaotique. Bien que ma boîte à chaussures remplie de reçus et de tickets européens ne manque pas de charme, ce que je tente avec The Expatriot est moins personnel, car je veux partager mes observations avec vous, le lecteur. J’essaie d’enregistrer des choses qui ne peuvent pas être photographiées ou collectionnées. J’essaie d’enregistrer mes impressions essentielles sur les lieux et les événements dans l’exacte mesure où ils ont de l’intérêt pour moi. J’en retiens certains à cause de leur qualité frappante, inhabituelle, ou même inoubliable. Mais la plupart des impressions que je rapporte ici n’ont pas la chance d’être fermement fixées, souvent parce qu’elles ne sont pas particulièrement dramatiques, et risquent donc d’être perdues. Alors, je les écris.
Et une fois écrites? Eh bien, je suis un éditeur invétéré, mon histoire tient largement à cet état de fait, et donc je saisis ces souvenirs sur le clavier. L’utilité joue aussi: cela m’épargne d’avoir à écrire de longues lettres. Quand mes correspondants me demandent des nouvelles, je peux simplement leur montrer The Expatriot, et leur donner ainsi plus d’information qu’ils n’en veulent probablement. De mon point de vue, cela vaut certainement mieux que de répéter la même série insipide de micro-événements à chaque fois que je dois répondre à une lettre.
Je ne prendrai pas trop de risques en ajoutant que je crois qu’il y a aussi autre chose. Il y a quelque philosophie dans cette entreprise. Je cherche ici quelque chose, dont je ne devine que vaguement les contours et le contenu, et que je ne suis pas certain de trouver. En remplaçant un ensemble de banalités quotidiennes par un autre, j’espère transformer substantiellement ma conscience de ce qu’est ma vie et de ce qu’elle peut être (en termes abstraits. En termes plus concrets, je voulais du « changement »). La seule carrière que j’aie jamais accepté d’envisager, consiste à mener une vie intéressante, à circonvenir le « standard de l’ennui » si décrié par les situationnistes. Mais ceci n’est en aucune façon un projet « situationniste ». Ma venue ici est largement motivée par la curiosité et un besoin de développement. Pour cela, le voyage est un voyage en soi-même tout autant que dans le temps et l’espace.
BANALITES QUOTIDIENNES. Sans aucun effort conscient de ma part, mon existence ici a commencé à prendre les aspects d’une routine. L’ordre quotidien que, par l’effet d’une seconde nature, j’impose aux événements de chaque jour, est réconfortant à sa manière. Cela me montre qu’il est possible de se déplacer radicalement sans trop perdre en matière d’habitudes, en symboles gestuels personnels mineurs. Je suppose qu’il en serait de même si j’allais vivre à Bornéo ou au Groenland, mais certains penseront que j’exagère.
Je me réveille chaque matin, d’ordinaire, avant 10 heures. Ma première tâche, après celles qui vont de soi, est de faire bouillir de l’eau pour mon café. Je préfère utiliser la petite casserole rouge pour cela, il me semble que l’eau y vient plus vite à ébullition. A ce moment, Philippe est déjà au travail, ou à son bureau en train de lire ou d’écrire. Deux bonnes cuillerées de Café Jubilee lyophilisé tombent sur le fond sec de mon grand bol en verre transparent, tenant un demi-litre (c’est le café soluble au meilleur prix que j’aie trouvé au supermarché Champion du coin de la rue, qui produise une boisson potable). Avec l’équipement actuel de notre cuisine, je trouve la commodité du café soluble préférable à l’effort de préparer du café frais. Deux morceaux de Daddy sucre, calibre n° 3. L’eau bout. Je remplis mon bol aux deux tiers. Je brasse. A mesure que les particules de café déshydraté se dissolvent, une belle couche de mousse brune se forme à la surface. Je remplis le reste du bol avec du lait froid demi-écrémé, ce qui ramène le breuvage à la température supportable pour être bu.
Que manger? Cela dépend. Quelquefois un segment de baguette de campagne provenant de la boulangerie située de l’autre côté de la rue, à trente pas en diagonale de la porte d’entrée. Je peux y étaler une fine couche de Fruit d’Or margarine au tournesol, s’il en reste, et par-dessus de la confiture. Bonne Maman produit une excellente confiture aux cerises noires dont je me délecte. Je mange quelquefois des Kellogg’s Corn Flakes, ainsi que les Français les nomment, mais je dois signaler qu’ils ont ici un goût plus grillé, comme s’ils étaient passés au four un peu plus longtemps que leurs homologues originaux (c’est-à-dire américains). J’apprécie également les Weetabix, une sorte de blé broyé britannique, qui devient agréablement mœlleux quand on verse du lait dessus. Les armoiries figurant sur le paquet me suggèrent que la famille royale elle aussi aime bien les Weetabix. Je ne pense pas que cela me mette nécessairement en bonne compagnie.
Ayant petit-déjeuné, je passe en général un moment à lire. Il traîne parfois un numéro de Libération (le quotidien de gauche) ou du Monde (un quotidien plus modéré), dans lequel je parcours les articles. J’achète parfois des livres ou des revues. La collection Que Sais-Je?, dont j’ai déjà parlé, exerce sur moi une fascination continuelle. J’en ai acquis sept volumes, certains d’occasion, d’autres neufs, parmi lesquels Hypnose et suggestion, Le calendrier, L’indo-européen, L’imprimerie et L’Arménie. Philippe a beaucoup de livres, bien en ordre sur ses étagères, et je me suis plongé dans deux d’entre eux dernièrement, The confessions of an English opium eater, de Thomas de Quincey, et les Œuvres complètes de Lautréamont.
Chaque jour, d’ordinaire le matin, je vais à la poste. C’est une habitude que j’apprécie, autant pour l’exercice qu’elle procure, que pour la récompense au bout. J’ai eu ce plaisir quotidien pendant des années, et je peux ici me l’accorder en remplaçant la poste centrale d’Iowa City par celle de Bordeaux. Même si je n’ai pas de courrier, j’apprécie la promenade. Dernièrement, j’ai suivi chaque jour le même parcours, car j’ai tendance à être routinier. Je suis les rues les plus animées, car ce sont les plus intéressantes. Il y a quantité de vitrines à examiner, et partout des gens attablés aux terrasses des cafés. Maintenant que le temps devient plus chaud et plus agréable, ces établissements font de bonnes affaires. A certains endroits il est même difficile de circuler, tant les tables et les chaises envahissent le passage. Les arbres retrouvent leur feuillage vert et dense, remarquablement efficace pour atténuer les effets de la chaleur. Bordeaux est beaucoup plus belle et intéressante au printemps que dans la grisaille de l’hiver. Des hommes circulent maintenant sur les trottoirs avec de petits engins motorisés qui aspirent les crottes de chien. Les cafés vendent des cornets de glace. Les passants paraissent avoir le cœur aussi léger que leur habillement.
11. Tasse « sans fond », que l’on remplit gratuitement quand elle est vide.
Je fais de longues promenades. Je traîne chez les bouquinistes et j’achète de temps en temps un bouquin. Je scrute les vitrines de nombreux restaurants et cafés, en regrettant de n’avoir pas les moyens de m’y installer pour y dévorer quelque bon plat. (Une simple tasse de café coûte au moins un dollar et, bien entendu, la bottomless cup11 si répandue dans le Midwest est ici inconnue). De temps en temps, je descends à la place Saint-Michel examiner la marchandise décatie du marché aux puces. Je pousse jusqu’au-delà de l’église Sainte-Croix, en direction de la gare Saint-Jean et je passe une heure dans un magasin d’occas’(ions) où l’on vend plein de choses. Ils ont toutes sortes de papiers et d’articles de bureau, qui font mon affaire.
MA DECISION. Après avoir passé ici quelque cinq mois, je suis maintenant certain de ne pas vouloir y vivre. Cette décision n’a rien à voir avec des inconvénients particuliers du lieu, car mon séjour a été très agréable. Les gens que j’ai rencontrés ont tous été extrêmement gentils, aimables et généreux. J’admets volontiers que je n’ai pas mis beaucoup d’énergie à chercher un travail qui me permette de rester. Je souffre d’un blocage psychologique sérieux quand il s’agit de chercher du travail. La situation du marché du travail ici et la barrière du langage n’ont fait qu’ajouter à la difficulté. Mais ce n’est pas vraiment pour cette raison que je n’envisage plus de rester ici au-delà de l’automne, époque à laquelle je devrais ne plus avoir de ressources.
Pour moi, le principal problème tient à ce que je fais, par rapport à ce que je pourrais faire. J’ai besoin de projets. Je suis assez flexible pour mener ici un projet comme The Expatriot, mais cela exige des compromis. Il y a plein de choses que je pourrais faire facilement aux Etats-Unis mais dont je n’ai pas les moyens ici. Comme de travailler sur un plus grand format, inclure beaucoup d’images, disposer d’un meilleur équipement, subvenir à mes besoins et à mes projets par un modeste travail à mi-temps. Ces choses sont possibles ici, mais pas pour moi, en tout cas pas avant une période d’acclimatation de plusieurs années. Il me manque de pouvoir me trouver en symbiose comme je le serais avec les manières de faire américaines, les systèmes américains, de pouvoir improviser avec des procédés que je connais et comprends bien, de faire marcher mes affaires à ma guise.
Cette décision prise, je peux maintenant écarter l’anxiété de chercher une source de revenus. Je peux maintenant considérer ce séjour comme une sorte de retraite, d’étape de ravitaillement destinée à recharger mes batteries intellectuelles, si l’on peut dire. J’ai déjà accumulé assez d’idées nouvelles et clarifié assez d’anciennes, pour m’occuper longtemps quand je serai rentré en Amérique.
ALEXANDER TROCCHI. Sur la recommandation de Philippe, j’ai lu un recueil de textes d’Alexander Trocchi, intitulé The outsiders. Trocchi fut membre de l’Internationale situationniste et fonda plus tard le Projet Sigma, un laboratoire d’idées radicales, dont le porte-voix était le Sigma portfolio. J’ai aimé toutes les histoires du livre, qui présentaient en général un personnage principal amoral mais doté d’un certain bagage intellectuel, en train d’affronter les événements de la vie. Lorsque Trocchi partit de son Ecosse natale pour la France, il rédigea ce témoignage dans une lettre à un ami:
... nous avons loué un garni où nous pouvions faire la cuisine, une petite pièce au quatrième étage d’un hôtel délabré. Pour cette pièce, dans un état épouvantable, nous payons plus de dix livres par mois. ... Les repas au restaurant sont très chers. Il vaut mieux se faire sa propre cuisine. Les magasins regorgent de toutes sortes de marchandises intéressantes mais les prix sont bien plus élevés qu’à la maison.
Un violoniste habite la pièce d’à côté. Je commençais à désespérer de mon français car j’étais incapable de comprendre un mot de ce qu’il disait. J’essayais laborieusement de le suivre. Poliment, il s’essayait à parler plus lentement, insistant sur les verbes à l’infinitif en faisant de grands gestes. C’est seulement au bout d’une semaine que je me suis rendu compte que c’était un Brésilien et qu’il ne parlait pas le français. Il ne connaît qu’une dizaine de mots et les utilise à tout bout de champ avec une espèce de vicieuse facilité latino-américaine qui vous donne l’impression d’un spécialiste de la langue.
‘L’élite intellectuelle’, si l’on en croit la direction du café Les Deux Magots, se trouve à Saint-Germain-des-Prés. C’est là que les boîtes de nuit présentent ‘Les soirées existentialistes’. On y trouve tous ces cheveux longs, le bavardage, les grossiers pièges à touristes, ce qui m’amène à penser, mais je peux me tromper, que le noyau créatif est en train de se déplacer ailleurs. ...
Nous étions dans ce meublé depuis moins d’une semaine lorsque nous nous sommes rendu compte que nous n’étions pas seuls. Nous étions envahis par les ‘bébêtes’, une race de punaises rouges assoiffées de sang. J’avais déjà lu des choses à ce sujet, chez Miller, Céline, Elliot Paul. Mais sans mettre en cause leur existence, je voyais ça (qua dramatis personae dans les autobiographies) comme une sorte de licence poétique, un appendice à la mansarde dans les romans post-dostoïevskiens. Un soir, j’étais allé me promener à Montmartre et j’étais rentré assez tard. Je m’étais très vite endormi. Puis j’ai vu que la lumière était allumée et Betty, qui se serrait dans sa chemise de nuit, me disait de me réveiller - des punaises! Des créatures extraordinairement grasses, gorgées de notre sang, d’autres minuscules écumant de faim sortant des murs. Nous avons passé une heure à chercher dans chaque pli des draps, des couvertures, du matelas. Nous avons trouvé une allumette brûlée sous le matelas. Sans doute un piège à punaises laissé par un précédent locataire. Le Brésilien d’à côté me dit qu’il combattait l’avance de « la peste » depuis trois mois. Un petit homme vraiment fringant, frénétique mais sans ressources. Et pour le moment, nous aussi sommes sans ressources. ...12
12. Lettre à Jack et Marjorie Robertson, d’octobre 1950, traduite en français par Lucien Suel dans la Lettre documentaire n° 119, avril 1995.
Quant à moi, si je n’ai pas de problèmes de punaises, j’en ai avec les moustiques. En règle générale, les fenêtres françaises ne sont pas dotées de moustiquaires. Quand il fait chaud dehors, nous gardons la plupart du temps nos fenêtres grandes ouvertes. Les moustiques semblent ne passer à l’attaque que la nuit, au moment où j’essaie de m’endormir. Ils ont alors une tendance irritante à venir bourdonner près de mes oreilles. Une fois, j’ai allumé la lumière en pleine nuit et j’en ai trouvé une bonne douzaine posés sur le mur, tout autour du lit, guettant l’occasion de se restaurer. Je me levai et en écrasai autant que la torpeur me le permettait. Ce ne sont plus maintenant que des taches de sang sur les cloisons.
DE NOUVEAU LA DORDOGNE. Pour les vacances de Pâques, qui duraient deux semaines, nous retournâmes à Bergerac, chez la mère de Philippe. Tout en repassant mes vêtements ou en m’entretenant des légumes que j’aurais pu ne pas connaître (« Oui, madame Billé, nous avons des poireaux, en Amérique »), elle harcelait Philippe, comme font les mères, pour une raison ou pour une autre. (« I am oppressed by my mother », me lança-t-il un jour en anglais, afin, je suppose, d’exprimer son exaspération sans heurter sa mère). Elle est du genre mère-poule, mais vraiment gentille.
Il était bon de pouvoir profiter de sa voiture pour aller se promener dans la campagne, quand il ne pleuvait pas. Bergerac est situé en plein Périgord, lequel correspond assez exactement au département (la subdivision politique française correspondant vaguement à nos « comtés ») de la Dordogne. C’est un pays de vin. La plus grande part des terres cultivables est consacrée à la vigne, laquelle est d’un aspect bizarrement stérile à cette époque de l’année: chaque pied se présente comme une simple tige noueuse poussant dans un rang, attachée à un fil de fer allant d’un bout à l’autre du champ, avec au sommet quelques petites feuilles vertes fripées. Les collines sont couvertes de ces vignobles, à l’exclusion de pratiquement toute autre culture.
Le paysage est un assemblage irrégulier de vignes et de parcelles boisées, généreusement parsemé de minuscules villages, ne comptant parfois pas plus d’une douzaine de vieilles constructions en pierre regroupées autour d’un carrefour. Souvent, près d’un croisement, que ce soit à l’intérieur d’un hameau ou en rase campagne, il y a un calvaire en fer forgé ou en pierre, ou bien une statue de la Vierge Marie, dressés comme pour dire « Territoire catholique. Attention. »
Au milieu de ce paysage photogénique serpente la Dordogne, un grand cours d’eau au lit tapissé de galets, et flanqué d’un côté, de l’autre, ou des deux, par d’énormes falaises de calcaire, criblées de grottes comme un gruyère de trous. Si la rivière serpente paresseusement, la route fait de même. Nombreux sont les virages à la sortie desquels surgit soudain un vieux château, un moulin à vent, une roue à eau ou quelque autre bâtiment pittoresque, comme si l’on venait de tourner une nouvelle page d’un conte de fées.
LE PAYS DES TROGLODYTES. Les vallées de la Vézère et de la Dordogne, aux environs des Eyzies, sont présentées dans les brochures et les guides touristiques comme la Vallée de l’Homme, car on y trouve un peu partout d’importants sites préhistoriques remontant aux premiers habitants de l’Europe, il y a quelque 50 000 ans. Un peu plus au nord de la zone que nous avons parcourue se trouvent les fameuses grottes de Lascaux, qui abritent les plus beaux exemples de peintures préhistoriques, et les mieux conservés.
L’un des sites les plus remarquables que nous visitâmes fut la Roque-Saint-Christophe, au-dessus d’une boucle de la Vézère. Cette « cité troglodytique » semble avoir été occupée plus ou moins continuellement jusqu’au Moyen Age. Une grande falaise de calcaire s’y élève depuis les berges de la rivière, dont elle épouse la douce courbe en fer à cheval. A mi-hauteur de la paroi, une couche de pierre a été enlevée, jusqu’à une profondeur de peut-être cinq ou six mètres, sur quelque deux mètres cinquante de hauteur, ce qui donne un sol plat protégé par d’énormes à-plombs rocheux. C’est immense, et il y a eu là une cité rocheuse comptant jusqu’à 3000 habitants. Au début, cet habitat était constitué de simples grottes, mais au fil du temps, des murailles furent installées pour refermer les logis et les entrepôts à l’intérieur de la galerie. Selon l’information touristique, « cette immense forteresse naturelle fut l’un des bastions de résistance contre l’invasion normande ».
Plus tard ce même jour, nous nous arrêtâmes au bord de la route sur un belvédère surplombant la région du confluent de la Dordogne et de la Vézère. La vue donnait en plein sur un cingle, soit un vaste méandre en forme de fouet. Depuis le bord, nous avions une vue aérienne du tableau décrit par le panneau touristique bilingue installé au bord du parking, qui expliquait en français:
VALLEE DE DORDOGNE – CINGLE DE LIMEUIL
La route de corniche, qui longe la falaise calcaire, domine un méandre naturel de la Dordogne enserrant la riche vallée d’Alles, avec son parcellaire bien marqué, hérissé çà et là de peupliers (...)
et dans un anglais plus intéressant (nous traduisons):
La route de corniche, longeant le bord de la falaise calcaire, domine un méandre de la Dordogne enserrant la fertile vallée d’Alles, avec ses champs en échiquier sur lequel des bouquets de peupliers figurent les pièces d’une partie abandonnée (...)
Je fus impressionné par l’amélioration qu’apportait au texte original cette traduction libérale et je savourai l’image de l’échiquier, absente de l’énoncé français, probablement due à la fantaisie du traducteur. Je songeai que peut-être le bureau du tourisme avait-il embauché un écrivain anglais frustré qui, par ce petit acte subversif d’amélioration, avait trouvé là l’occasion de glisser un bref accès de créativité.
Tandis que nous repartions, Philippe déclara: « Comme les parcelles bien marquées de la vallée d’Alles ressemblent à un échiquier!
— Oui, approuvai-je, et comme les peupliers dressés ressemblent aux pièces d’une partie abandonnée! »
THE BRAMBLE. Le lendemain, nous nous rendîmes sur la pièce de terre que Philippe a décidé d’acheter. Il projette de s’y occuper des arbres et de cultiver sa petite forêt personnelle, qui pour lui ne représentera pas moins qu’une extension de sa propre famille. Il a le plus grand plaisir à identifier les arbres et à prononcer à haute voix le nom latin du genre et de l’espèce, comme en une sorte de prière.
13. Bramble: roncier, broussaille.
Pour l’instant, le bramble13, comme je le surnomme, est une petite parcelle de terre agricole qui est restée en friche depuis une vingtaine d’années. Ses principaux éléments sont résumés dans la liste suivante:
Tandis que Philippe cataloguait les arbres (dont j’appris ultérieurement que neuf espèces étaient significativement représentées), je pris le temps d’ouvrir un petit passage au bord du chemin d’accès, à travers la barrière naturelle de ronces qui a poussé sur toute la périphérie, pour permettre d’accéder à l’intérieur sans être continuellement griffé. J’utilisai pour cela mon couteau de l’armée suisse, qui s’avéra étonnamment efficace. Cela me rappelait l’époque de mon enfance où nous explorions les bois et construisions des cabanes dans les arbres, et j’en éprouvai une agréable nostalgie.
LES ARCADES, LES BASTIDES. Le lendemain, Samuel et Sonia arrivèrent de Bordeaux. Nous allâmes les chercher à la gare de Sainte-Foy-la-Grande (malgré ce que ce nom semble impliquer, je ne pense pas qu’il y ait une « Sainte-Foy-la-Petite »). Nous traversâmes le centre-ville, qui me rappela des peintures de Chirico. Comme dans tous ces villages à bastide, dont Monpazier, que nous visitâmes plus tard, est encore un meilleur exemple, la place principale est typiquement entourée de grandes arcades en pierre et en bois, que surplombent les bâtiments. Ces arcades abritent de charmantes allées qui passent devant les magasins et les cafés. Elles sont de toute évidence très anciennes, avec leurs piliers massifs, leurs grosses poutres apparentes, et leurs arches de pierre donnant sur la rue. L’on trouve sous ces arcades tous les commerces habituels du village français: kiosques à journaux, épiceries, boulangeries, charcuteries, bars avec terrasse, etc. Par la protection qu’elle assure contre la pluie en hiver et la chaleur en été, cette forme d’architecture villageoise est à la fois charmante et pratique. Au cours de nos excursions, nous traversâmes peut-être une demi-douzaine de villages construits plus ou moins sur le même modèle. Selon Philippe, ce type de place est dû à l’influence des Anglais, qui dominèrent politiquement l’Aquitaine pendant une partie du Moyen Age.
14. Ils sont en fait pré-celtiques.
Parce que je m’intéresse particulièrement aux choses très anciennes, et que mon appétit avait été stimulé par notre visite de la cité troglodytique, nous nous mîmes à la recherche de quelques dolmens figurant sur les cartes. Les dolmens ont eu une sorte de fonction cérémonielle pour la civilisation qui les a construits. Laquelle plus précisément, je n’en sais rien. Ils semblent d’origine celtique14 et sont moins vieux que la Roque-Saint-Christophe, mais datent cependant de plusieurs milliers d’années. Des millénaires de négligence ont réduit les deux que nous trouvâmes à pas grand chose à voir, mais n’ont pu leur ôter un certain magnétisme. La forme des dolmens est caractérisée par une grande roche plate, évidemment très lourde, posée comme une table sur deux rocs plantés verticalement dans la terre. Les deux spécimens que nous observâmes ce jour-là étaient en grande partie effondrés ou enfoncés dans la terre, de sorte que leur structure n’était pas évidente au premier coup d’œil, mais en les inspectant, il était possible de comprendre qu’ils étaient nécessairement articiels. L’un d’eux se trouvait au bout d’un chemin privé et il était si recouvert de buissons, que nous faillîmes passer sans le voir.
Pendant notre trajet en voiture avec Sonia et Samuel, nous nous arrêtâmes à une allée couverte, près du village de Nojals-et-Clottes. Cette ligne de dolmens était beaucoup plus impressionnante. Bien qu’il plût, nous descendîmes de voiture pour faire quelques photos. L’atmosphère lourde et pluvieuse ne faisait qu’ajouter au magnétisme du dolmen.
LA TOUR ET LA LIBRAIRIE DE MONTAIGNE. En rentrant à Bordeaux à la fin des vacances de Pâques, nous visitâmes l’ancienne demeure de Montaigne, dans le village de Saint-Michel-de-Montaigne. Maire de Bordeaux et philosophe, Montaigne appartient, avec Montesquieu et Mauriac, à la trilogie des « trois M » de l’hagiographie littéraire aquitaine. Le château ne se visite pas, mais la tour, contenant la bibliothèque où Montaigne écrivit ses fameux Essais, est accessible pour un modeste prix d’entrée. En outre, des bouteilles de vin portant le nom du château de Montaigne étaient à vendre.
Le rez-de-chaussée de la tour de Montaigne est occupé par une salle parfaitement ronde qui est une chapelle. Les murs étaient peints de niches en trompe-l’œil et de petites colonnes néo-classiques. Bien que la peinture eût perdu de son éclat avec le temps, chaque image était clairement visible, reste évocateur d’une autre époque de la décoration d’intérieur. Le plafond en voûte était d’un bleu profond, régulièrement ponctué d’étoiles dorées (c’était moins une représentation de la voûte céleste qu’un idéal archaïque des cieux).
Les deux étages au-dessus abritaient successivement la chambre où Montaigne mourut et la bibliothèque où il travailla. Il y avait, contre un mur de la chambre, un lit ayant appartenu à un occupant ultérieur, sur lequel était étendu un couvre-pied usé avec des motifs et des broderies râpés. La bibliothèque au sommet de la tour était beaucoup plus intéressante. Ses citations favorites, en grec et en latin, étaient gravées sur les poutres du plafond. Les livres avaient été enlevés et les étagères étaient vides, mais il y avait sur un bureau quelques fac-similés photocopiés de ses manuscrits, que l’on pouvait lire.
Philippe profita de l’occasion pour acheter une bouteille de rouge de Montaigne, curieux de savoir quel pouvait être le goût d’un « vin philosophique ». Bizarrement, il n’avait pas beaucoup de saveur.
MUSIQUE DES RUES. Au moins deux fois par jour, mais pas à heures régulières, on peut entendre une voix particulière dans la rue Sainte-Catherine. C’est une forte voix, qui psalmodie, comme une berceuse répétitive:
Aaaah, c’est joli! C’est joli, c’est joli!
La première fois que j’entendis ce cri, j’allai voir à la fenêtre qui donc produisait ces sons mélodieux. Je regardai en bas et ne vis qu’un marchand de tapis arabe, portant une petite calotte et des savates d’intérieur. Même les jours les plus chauds, il a toujours un manteau de cuir. Et pour ajouter à son fardeau, il porte sur ses épaules les tapis qu’il vend. Il nous dit qu’ils sont beaux, pour que nous ayons envie de les acheter.
Notre appartement, qui occupe toute la largeur du bâtiment, a des fenêtres des deux côtés. La vue depuis les fenêtres de façade n’est intéressante que par moments, c’est-à-dire seulement quand quelque chose d’intéressant se produit en bas, dans la rue Sainte-Catherine: par exemple une rixe entre quelqu’un que l’on frappe à la tête pendant qu’il gît sur les pavés tout en retenant d’une main la roue arrière d’une bicyclette, ou la manifestation hebdomadaire du samedi à 14 heures avec marcheurs, banderoles, haut-parleur et éventuellement pétards. La vue depuis la cuisine, à l’arrière, ne donne que sur des toits et des pigeons, et peut être jolie selon l’éclairage. La meilleure vue est celle depuis les toilettes. Bien qu’il faille monter sur le bord de la cuvette pour cela, on peut voir en contrebas une petite cour avec des plantes en pots, entourée de bâtiments qui l’isolent du brouhaha de la rue. Au loin se dresse la Grosse Cloche, une double tour à horloge du XVème siècle marquant la limite de la vieille ville. Parfois on peut entendre un musicien de rue, ou une stéréo dont le son passe par la fenêtre du salon. Mais le mieux est d’entendre, derrière l’appartement, par les toilettes, la jolie guitare espagnole d’un voisin.
Les ambulances de Bordeaux ont un bruit de sirène intéressant, musicalement. Il est composé de trois notes électroniques cuivrées, qui se suivent dans l’ordre basse/haute/basse, avec un bref silence avant d’être répétées. A mon avis, c’est un excellent signal sonore, car avec ce type de sirène il est plus facile de repérer de quelle direction provient le son.
Un bruit courant, à Bordeaux, que vous fassiez le tour de la place de la Victoire ou que vous descendiez le cours Victor Hugo, est celui d’un joyeux coup de klaxon (d’une certaine durée) suivi par le hurlement mélancolique des pneus sur l’asphalte (un peu plus long). Avec un peu de chance, vous entendrez que cette figure musicale vivante est enfin nettement ponctuée par le son de phares heurtant des pare-chocs.
JURONS ET EXPLETIFS. Les Français ont tendance à exprimer leur mécontentement en se référant à des fonctions corporelles. Ça me fait chier s’emploie pour dire « cela m’ennuie », mais la traduction littérale serait « that makes me shit ». C’est chiant vient de la même dérivation: « c’est ennuyeux » est exprimé par « that’s shitting ». L’expression ça me gonfle a la même signification, mais mot à mot cela signifie « that bloats me ».
Con a le même sens que notre juron « cunt », quoiqu’avec moins de force. L’expression c’est con signifie simplement « c’est ridicule », mais peut aller jusqu’à traduire « c’est stupide ». J’ai vu le mot con traduit, dans des sous-titres de films en anglais, par asshole. Son dérivé connerie signifie « absurdité ». Souvent, les enfants qui exaspèrent leurs parents sont priés « d’arrêter leurs conneries ». Par un glissement sémantique intéressant, et je ne suis pas sûr de ce que cela indique sur nos symbolismes génitaux respectifs, une tête de con, soit « a cunt head », est employé là où l’on dirait en anglo-américain dickhead, pour désigner quelqu’un que l’on n’estime guère, ou qui représente un adversaire idéologique.
Le mot pour to really annoy ou to piss off est s’emmerder. Sa racine est le mot merde, qui signifie shit. Quand je décompose les différents éléments de ce mot, il m’apparaît qu’il signifie « apporter de la merde (à quelqu’un) ». Si vous voulez dire à quelqu’un qui vous pose un problème de se débrouiller tout seul et d’arrêter de vous ennuyer, vous pouvez employer le verbe se démerder, qui signifie, si on le décompose de même, « (se) sortir de la merde ».
VIGNETTES DIVERSES. J’explique quelque chose en français à une amie. Elle aspire une longue bouffée de sa cigarette, en écoutant attentivement. Au lieu d’inhaler la fumée, et de s’arrêter pour sourire, elle la laisse ressortir de sa bouche, épaisse comme du lait, en volutes baroques, jusqu’à ce que je ne puisse plus voir que ses yeux souriants, comme sculptés au milieu d’un nuage du plus fin marbre blanc, tel celui d’où émerge en extase saint François-Xavier dans l’église Saint-Paul.
Dans un magasin qui prend soin des touristes, j’ai momentanément mal lu un panneau qui semblait dire « English broken here ».
Une église semble flotter dans l’espace, sa masse faiblement éclairée est détourée par la lumière filtrant vers l’extérieur au travers d’une série de petites ouvertures dans son clocher. Les pavés brillent dans le clair de lune et les détails visibles à leur surface et sur les grosses pierres grises ont en contrepoint la clarté unie, d’un bleu foncé vitreux, du ciel semé d’étoiles.
Errant parmi les magasins et les chalands dans une petite rue pavée, je me trouve soudain entouré par un groupe d’hommes qui marchent dans la même direction que moi. Leur habillement affiche une égale gaucherie, seuls de subtils détails le distinguent de celui des autres passants. Un air étranger vraiment bizarre. Cheveux gras mal peignés, couleurs ternes associées avec un goût non conventionnel. Il me faut un moment avant d’identifier leur langue, qui n’est pas du français. C’est du russe.
Un homme, à un dîner, parle français avec un fort accent de Liverpool. Ses phrases sont comme des collages. Il parle français à toute vitesse et à la liverpoolienne. Il emploie de temps en temps un mot anglais presque identique au français, qu’il lâche dans la phrase comme un orphelin apeuré, avec une prononciation anglaise exacte. Il prononce « television » et « electrician » en accentuant la troisième syllabe, un peu comme les Beatles. Cela me fait penser à « Michelle, ma belle, sont des mots qui vont très bien ensemble, très bien ensemble ». (La mélodie entêtante me reste dans l’esprit pendant plusieurs jours). Je suppose que les auditeurs français lèvent les yeux au ciel intérieurement. En tout cas c’est ce que je fais.
La femme a un regard défait. Placé par elle dans le photomaton, son enfant hurle des injures tandis que les flashes enregistrent son image mécontente, un, deux, trois, quatre.
A la caisse du supermarché, à quelques places devant moi dans la file, un jeune couple de clients que leur dialecte anglais trahit comme Californiens. Je savoure la sensation de les avoir identifiés, mais je ne fais aucune tentative pour vérifier mon observation. Ils achètent, entre autres choses, des pommes. Ils ne les ont pas fait peser avant de passer à la caisse, et cela agace la caissière. Je me revois, il y a quelques mois. Je me sens assez fier, parce que je sais que vous devez faire peser vos fruits et légumes avant de passer à la caisse.
[...]
L’ART COMME SUJET DE DISCUSSION. Avant de prendre la décision de partir en voyage à Prague, j’avais été invité à présenter la musique de mon groupe devant une classe de composition électroacoustique, dans un conservatoire situé près de l’Ecole des Beaux-Arts. C’était un élève du cours, un ami de Philippe, qui avait eu l’idée de m’inviter, après avoir entendu nos enregistrements au café Grand Phylloxéra en avril. Il s’appelle Bernard B. Ma présentation était fixée quelques jours avant mon départ pour Prague.
Bien sûr, cela m’obligeait à introduire et à mener une discussion en français. Cette perspective me rendait nerveux. Je voulais que Philippe soit là pour m’aider en cas de difficulté, et il accepta de bonne grâce. Présenter mon travail de la sorte est toujours éprouvant pour mes nerfs, mais l’idée de le faire tout en français ne faisait qu’accroître ma terreur. Le jour venu, je commençais vraiment à ressentir une pression. Je n’étais pas sûr que l’auditoire comprendrait bien notre travail, car les paroles qu’il contient sont toutes de l’anglais, et donc certains au moins ne pourraient apprécier qu’en termes musicaux ce que je présenterais. J’espérais que cela suffirait cependant à retenir leur attention.
JE FAIS OFFICE D’INTERPRETE. Tout bien considéré, j’aurais dû ne pas me faire autant de souci. Je sais que notre musique est bonne et que, même quand les gens ne « l’aiment » pas, ils peuvent au moins reconnaître qu’elle présente un certain degré d’élaboration, et qu’elle est assez inhabituelle pour être considérée comme « intéressante ». En outre, il se trouve que peu de jours auparavant, Philippe m’avait emmené avec Samuel visiter la grotte de Pair-Non-Pair, non loin de Bordeaux. C’était une caverne bien préservée, plutôt petite, où d’anciens Européens avaient habité. Ils y avaient laissé des images d’animaux qu’ils connaissaient, grossièrement gravées sur les parois de pierre. L’anglais de la guide était extrêmement limité et, quelques uns des visiteurs ne parlant pas du tout français, j’en vins à me porter volontaire pour transmettre à brûle-pourpoint les explications aux pauvres monoglottes. Je comprenais la guide sans difficulté, et interprétais ses indications sans problème. A la fin, pour me remercier de mes efforts, elle m’offrit une carte postale reproduisant l’une des gravures les plus spectaculaires. En tant qu’elle me redonnait confiance, cette expérience pouvait être considérée comme un succès.
Quoi qu’il en soit, je ne me sentais pas particulièrement à l’aise, le jour de la présentation. J’en étais même malade, pour tout dire. Après une brève présentation et les quelques préliminaires usuels d’un début de cours, je pris ma place à la tête de la classe. Je commençai humblement par une brève esquisse de certaines de nos idées et de notre trajectoire, puis je rampai à couvert en diffusant un échantillon de dix minutes de notre travail. Il était clair qu’il me fallait engager la discussion après cela, et je m’employai donc à expliquer les implications politiques et sociales des textes que nous avions mis en musique. Une personne tira de mon explication l’impression que la musique n’était qu’une sorte de prétexte à un message politique.
J’en fus un peu offensé, dois-je dire, et je mobilisai toute mon énergie francophonique pour expliquer que notre musique et ses textes sont inséparables et que, pour nous, l’une n’a pas de sens sans les autres. Si les auditeurs français peuvent s’intéresser à cette œuvre sans en comprendre le contenu textuel, poursuivis-je, ils peuvent juger à quel point l’auditoire anglophone apprécie une œuvre « différente ». La classe paraissait accepter cette explication.
ON ME CUISINE UN PEU. Alors le professeur, qui avait noté par écrit les principaux points de mes explications, reprit son carnet et commença à passer la liste en revue, comme ceci: « Magnétophones comme instruments de musique, je suis d’accord ; plagiat, je ne suis pas d’accord ; contenu politique, je suis plus ou moins d’accord... » etc. J’ai l’impression qu’il était plus intéressé par la discussion comme exercice technique que par le travail que je présentais. Ou peut-être éprouvait-il le besoin de placer un cadre académique rigide autour de la conversation relativement informelle que je menais avec ces gens qui avaient un intérêt en commun.
Je repris ces différents points et affinai mes explications du mieux que je le pus, quand soudain je réalisai que d’autres personnes se mettaient à participer, discutant âprement les thèmes que je leur avais si laborieusement présentés. La discussion avait pris corps et je n’avais plus besoin de l’animer. C’était un grand soulagement. Le reste des deux heures s’écoula tranquillement, alternant des auditions de mon travail et leur discussion.
LA POESIE DE LA ROUTE. Je pris le bus à la station rue Charles Domercq, en face de la gare Saint-Jean, à dix heures du matin. Bordeaux étant un terminus de cette ligne, il n’y avait que quatre autres passagers à bord avec moi, ce qui me convenait tout à fait. Cependant, je supposai que d’autres voyageurs monteraient à chaque arrêt, Poitiers, Tours et Paris, comme il advint en effet.
Les chauffeurs étaient tchèques. Ils semblaient très peu parler français. Quand je tendis mon ticket à l’un d’eux, il secoua la tête, fit tss, tss, tss, raya l’adresse du point d’arrivée à Prague et en inscrivit un autre. J’étais ennuyé, parce que je m’étais arrangé avec John pour qu’il vienne me retrouver au point que le chauffeur avait rayé, lequel m’avait été indiqué deux semaines plus tôt par la dame qui m’avait vendu le ticket. Il faudrait que je trouve une cabine de téléphone en cours de route et que j’appelle, en espérant trouver quelqu’un au bout du fil. Je ne dis rien au chauffeur - ce n’était pas sa faute et je doutais de sa compréhension de toute façon - et j’allai m’asseoir.
Au bout d’une heure, tandis que nous roulions par beau temps au milieu des vignobles, je commençai d’avoir faim. Je m’étais sagement préparé trois gros sandwiches au jambon et au fromage, que j’avais placés dans un sac de vivres avec un litre d’eau, du chocolat, trois pommes et deux petites bouteilles de jus de tomate. J’avais supposé que les restaurants auxquels nous nous arrêterions sur le trajet seraient chers. Je sortis un de mes sandwiches. Je les avais confectionnés la veille dans l’après-midi et les avais mis au frigo. Une particularité du pain français, c’est qu’avant qu’il ne soit vraiment rassis, l’humidité émigre de l’intérieur vers la croûte extérieure sèche, par un processus de capillarité ou peut-être d’osmose, de sorte qu’elle se répand uniformément dans toute la substance. Cela peut rendre le pain très caoutchouteux. Parfois, lorsque vous mordez dans une croûte en cet état, quel que soit par ailleurs le contenu du sandwich, la pression de vos dents n’incise pas le pain mais glisse dessus, comme si vous tentiez de couper un citron en deux avec des ciseaux.
Tout en m’escrimant à ronger le sandwich, que je tenais à deux mains pour l’obliger à retenir son contenu indiscipliné, je notai que peu à peu les vignobles faisaient place à d’autres formes d’agriculture: maïs, avoine, genêt, colza. Je notai, dans les champs sans clôtures, une indifférence manifeste pour le labourage de niveau.
BLUES D’ETRE DE BORDEAUX. A un moment, dans le bus, une femme qui se rendait aux toilettes s’arrêta pour me parler. A ce moment-là, je me sentais plus confiant quant à mon français. C’était comme s’il s’était produit un bond sensible dans mes progrès linguistiques, depuis que j’avais traversé l’épreuve du feu dans la classe de Bernard. Je sentais qu’un déclic s’était produit, que j’étais remarquablement plus à l’aise pour bavarder en français, et je me disais plus volontiers, « Yes, I speak French ».
Je demandai à la femme si elle était de Bordeaux. Oui, admit-elle, presque comme si elle en avait honte. Je changeai de sujet. Je lui dis quelques mots sur moi. Elle semblait surprise de ce que je fusse resté à Bordeaux comme visiteur pendant si longtemps. Elle trouvait la ville tout à fait laide. Elle me dit combien Prague était belle, qu’elle y allait souvent, et comme il était bon de quitter Bordeaux. Elle prononça le nom de Bordeaux avec l’intonation qui conviendrait pour dire « aisselle puante ». Soudain, remarquant au bout de dix minutes que je me débattais avec un sandwich problématique, elle me chantonna « Bon appétit » et poursuivit sa route vers les toilettes.
Un peu plus tard, un homme assis au rang devant moi engagea la conversation. Il avait attiré mon attention auparavant car malgré les très visibles interdictions non-verbales de fumer imprimées sur les vitres, il allumait une cigarette à peu près toutes les demi-heures. La chose resta inaperçue des chauffeurs, ou du moins ils n’y réagirent pas, jusqu’à ce que nous fussions à mi-chemin de Paris. A un moment, celui des chauffeurs qui ne conduisait pas vint parler à cet homme et lui donna cet ultimatum: « Parij-Prak: No tsigaret! Oké? », à quoi l’homme acquiesça. Dans notre brève conversation, je lui demandai, aussi, s’il était de Bordeaux. « Oui, admit-il, mais personne n’est parfait. »
Alex Taylor. 34.
Alexander Trocchi. 52.
Alfred Hitchcock. 34.
Bart Simpson. 43.
Beatles. 63.
Bernard T. 32.
Bertrand G. 47.
Betty. 52.
Cachard. 34.
Catherine Deneuve. 23.
Dan. 35.
Dan Rather. 21.
Darell. 2.
Elliott Paul. 52.
Elvis Presley. 39.
Erik Satie. 38.
Florian. 36.
François Mauriac. 57.
François-Xavier. 63.
F W Murnau. 39.
Geert-Jan. 35.
George Washington. 37.
Georges Brassens. 26.
Gérard Klein. 34.
Gérard Lebovici. 23.
Giorgio de Chirico. 56.
Gisèle. 10.
Glenn Miller. 30.
Guido H. 43.
Henry Miller. 52.
Hubert / Isidore. 31.
Isabelle Chemin. 43.
Ivan Chtcheglov. 48.
Jack & Marjorie Robertson. 52.
Jean-Jacques Audubon. 22.
Jean-Marie Cavada. 34.
Jesse. 6.
Jésus-Christ. 28.
Joliet. 18.
Julien Dubuque. 18.
Kurt Schwitters. 35.
Lautréamont. 59.
Louis-Ferdinand Céline. 52.
Luciano Pavarotti. 34.
Lucie. 29.
Lucien Suel. 52.
Maria. 35.
Marie. 53.
Marquette. 18.
Michel de Montaigne. 57.
Michel Touret. 34.
Mickey. 35.
Montesquieu. 57.
Napoléon Bonaparte. 18.
Owen. 36.
Philippe Billé. passim.
Philippe Tesson. 34.
Pomponius. 45.
Ralph. 23.
Roger. 58.
Sade. 43.
Samuel B. 15, 23, 24, 45, 56, 65.
Sandy Carr. 44.
Sœur de l’auteur. 14, 16, 19, 37.
Soulages. 34.
Stéphane. 47.
Steve. 35.
Thomas de Quincey. 59.
Thomas Jefferson. 18.
Thomas Merton. 11.
Véronique. 28.
Zimmerman. 18.
Alles. 54.
Aquitaine. 56.
Arabie. 37.
Arménie. 59.
Béarn. 14.
Beebeetown. 2.
Berkeley. 36.
Berlin. 36.
Bidarray. 14.
Bordeaux. passim.
Bornéo. 59.
Bruxelles. 4.
Burlington. 2.
California Junction. 2.
Cedar Rapids. 35.
Chicago. 4.
Chili. 44.
Clinton. 2.
Conques. 34.
Corse. 44.
Des Moines. 18.
Ecosse. 52.
Eyzies. 54.
France. passim.
Georgie. 51.
Grenade. 21.
Groenland. 59.
Harlan. 31.
Harrison. 2.
Hendaye. 17.
Iowa. 2, 4, 12, 18, 26, 31, 38, 59.
Jerez de la Frontera. 17.
Keokuk. 2.
Lascaux. 54.
Limeuil. 54.
Liverpool. 63.
Louisiane. 18.
Madrid. 17.
Maroc. 40.
Memphis. 39.
Mexique. 2.
Monbazillac. 45.
Monpazier. 56.
Montréal. 8.
Nantes. 24.
Narbonne. 58.
Nebraska. 4.
Nojals-et-Clottes. 56.
Nouvelle-Orléans. 8.
Nouvelle-Zélande. 44.
Pair-Non-Pair. 65.
Périgord. 53.
Persia. 2.
Poitiers. 67.
Portugal. 44.
Puerto de Santa María. 17.
Pyrénées. 14.
Roque-Saint-Christophe. 54, 56.
Rotterdam. 4.
Saint-Michel-de-Montaigne. 57.
Saint-Pompon. 45.
Sainte-Foy-la-Grande. 56.
San Francisco. 23.
Tchétchénie. 21.
Tennessee. 39.
Texas. 31.
Tours. 67.
USA. passim.
Valladolid. 17.
Vézère. 54.
1. Fête nationale américaine, le quatrième jeudi de novembre.
2. The Museum of Happiness, par Jesse Lee Kercheval.
3. La signification du nom de l’Iowa suscite en fait diverses hypothèses.
4. Nous dirions les « ploucs ».
5. 60° Fahrenheit, soit environ 15° Celsius.
6. Texte paru dans la Lettre documentaire n° 105, janvier 1995.
7. Pour conclure le n° 2 de The Expatriot.
8. Soit un graphique en forme de tarte.
9. Allusion au chapitre III, consacré aux vins, du Panégyrique de Guy Debord.
10. Cf Internationale situationniste n° 1, 1958.
11. Tasse « sans fond », que l’on remplit gratuitement quand elle est vide.
12. Lettre à Jack et Marjorie Robertson, d’octobre 1950, traduite en français par Lucien Suel dans la Lettre documentaire n° 119, avril 1995.
13. Bramble: roncier, broussaille.
14. Ils sont en fait pré-celtiques.